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Entrevues

Eric Brunelle et la gestion de la distance en milieu professionnel

Eric Brunelle et la gestion de la distance en milieu professionnel

Eric Brunelle est professeur agrégé au service de l’enseignement du management à HEC Montréal.Éric Brunelle

Expertises

Leadership et habiletés de direction, e-leadership et direction de personnes à distance

La mission d’eValorix est de diffuser les outils numériques issus de la recherche publique. Cette entrevue fait partie de la série d’entrevues avec les femmes et les hommes derrière cette recherche.

eValorix : À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche ?

Eric Brunelle : J’essaie avec mes recherches d’aider les gestionnaires qui gèrent des personnes au travers des technologies à trouver des moyens efficaces d’y parvenir. Au Canada, il y a environ 40% des travailleurs en entreprise qui passent au moins une journée par semaine à l’extérieur des bureaux conventionnels de leur compagnie, en déplacement ou en télétravail. Cette modification des comportements professionnels amène certains gestionnaires à être contraint à gérer des gens qu’ils ne voient pas régulièrement et avec lesquelles ils doivent apprendre à communiquer et interagir différemment. Certains contacts entre deux personnes d’une même entreprise se font majoritairement par téléphone, par texto ou bien par courriel. Cela remet profondément en question la manière d’exercer son leadership au sein d’une équipe. Le temps des rencontres physiques et souvent informelles au cours desquelles on recherche une information et on influence les jeunes est en train de disparaitre. Au final, le but ultime de mes recherches est de trouver des moyens d’établir des relations fortes et durables et d’exercer convenablement son leadership dans ce contexte spécial. Comment on peut réussir à être un bon gestionnaire malgré la distance ? Mes recherches ont pour objectif d’assister les gestionnaires dans leurs recherches de performance, et d’aider les entreprises à mettre en place des pratiques pour mieux supporter ce changement.

eValorix : Quels sont les défis dans votre champ de recherche ?

Eric Brunelle : Les organisations avec lesquelles je travaille sont toutes différentes, et il faut s’adapter. Par exemple, dans le réseau de la santé, il y a eu récemment une nouvelle loi. Depuis cette dernière, les patrons ne sont plus tous regroupés au même endroit, mais sont dispersés partout. Cela a donné lieu à une organisation nouvelle que l’on appelle la gestion multiple. Celle-ci a des enjeux qui lui sont propres et qui nécessitent de s’adapter aux différents emplacements géographiques. La distance est bien présente, et mène à une utilisation intensive des technologies. Pourtant quand je m’adresse aux personnes qui se trouvent dans ce type de contextes, ils ne comprennent pas toujours que cette distance doit être gérée. Ils ont l’impression que la distance c’est seulement pour ceux qui font du télétravail et que ça ne les concerne pas vraiment. C’est là un de mes grands défis.

Ensuite, en termes de recherches, le défi est que le niveau des connaissances actuelles sur la notion de distance n’est pas très avancé. Il y a souvent de la confusion quant à ce qui est réellement en cause. Par exemple, la notion de distance est un concept qui possède plusieurs dimensions. Par exemple, il y a la distance physique, celle qui correspond à l’éloignement géographique, comme deux personnes dans deux villes différentes. Il y a également la distance psychologique, celle qui nous habite, qui est perçu et vit dans notre imaginaire. Combien de fois s’est-on déjà dit que l’on se sent très proche de quelqu’un qui est à l’autre bout du monde, mais éloigné de son voisin de bureau que l’on ne connait pas tant que ça ? Il y a quelque chose de très intangible là-dedans. L’impact de la distance physique est souvent très différent que celle de la distance psychologique. C’est un grand défi de comprendre la part de l’un et de l’autre. Mais tranquillement, on y arrive !

eValorix : Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet ?

Eric Brunelle : Je faisais des recherches sur ce sujet-là déjà en 1997 ; cela fait donc 20 ans que je travaille là-dessus. Mon premier article a été publié aux alentours de l’année 2001. A l’origine j’étais un entrepreneur. C’était le temps de la montée d’Internet, tout le monde parlait du bug de l’an 2000. Moi, je m’intéressais déjà aux enjeux majeurs d’Internet. J’étais à mon compte et les clients que j’avais ne connaissaient pas très bien les implications et les possibilités qu’offrait la toile. Ce n’était pas encore ancré dans les mentalités. J’ai détecté à ce moment-là une réelle opportunité d’affaire. Je me suis dit que d’ici quelques temps, les entreprises auraient besoin de mon aide pour les orienter sur la manière d’utiliser internet, autant dans leur mode d’organisation du travail que dans leur stratégie d’affaires. Je pensais déjà aux enjeux tels que le travail à domicile. Je me suis mis à m’intéresser à ça comme consultant, et de fil en aiguille, j’ai réalisé que tout cela allait bouleverser de manière majeure les organisations. L’élément déclencheur s’est fait là. En m’intéressant à cette affaire-là je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment un besoin. J’ai par la suite commencé à faire quelques recherches sur le sujet. À l’époque on était peut-être trois ou quatre dans le monde à véritablement travailler sur ce sujet. Aujourd’hui on est pas mal plus que ça.

eValorix : Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Eric Brunelle : Le plus important, c’est surtout de s’ancrer dans une réalité concrète. Personnellement, je m’intéresse au concept de distance, mais je fais toutes mes recherches actuelles dans un contexte bien précis. Quand j’écris en limitant le discours à la gestion de la distance ou dans un contexte de gestion multiple (gérer les employés à domicile, tout ce qui concerne la gestion à distance), c’est souvent difficile pour les lecteurs à concevoir, à comprendre. Il est donc important de s’assurer d’être concret dans les démarches de recherche. Par exemple, si je fais une recherche sur l’impact de la distance pour les travailleurs à domicile, ne vais pas aborder la notion de travailleurs mobiles, même s’il est possible de faire de nombreux liens, cela génère souvent de la confusion pour les lecteurs. Je donnerais aussi le conseil de trouver des applications pratiques. Dans un domaine aussi conceptuel, il est grandement recommandé de fixer les choses au travers de bonnes pratiques, de bonnes stratégies, de bons moyens de faire et que les gestionnaires peuvent mettre en place.

Eric Brunelle chez eValorix

Texte par Camille Briquet
Propos recueillis par Camille Briquet

Le soutien aux victimes d’agressions sexuelles : entrevue avec Mireille Cyr

Le soutien aux victimes d’agressions sexuelles : entrevue avec Mireille Cyr

Mireille CyrMireille Cyr est professeure titulaire au département de psychologie de l’Université de Montréal. Elle est également directrice scientifique au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS) et co-titulaire de la Chaire de recherche Marie-Vincent sur les enfants victimes d’agression sexuelles.

Expertises

Agression sexuelle envers les enfants, Soutien parental, Entrevue d’enquête, Profils d’adaptation

eValorix : À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche ?

Mireille Cyr : J’essaie de répondre aux besoins des victimes d’agressions sexuelles. Mes recherches visent principalement à aider les victimes à deux niveaux. Le premier soutien se fait au niveau de l’assistance dont elles pourraient avoir besoin, notamment de la part de leurs parents non agresseurs, pour composer avec les séquelles de leur agression. Mon second rôle est plutôt situé au niveau de l’entrevue d’enquête réalisée par les policiers avec les enfants : notre but est d’aider les policiers à détenir de meilleurs outils pour mener du mieux possible ces entrevues. Je travaille principalement auprès d’enfants et d’adolescents. Il est certain que l’on est confronté à la souffrance des parents, à l’impact et au choc du dévoilement de l’agression de leur enfant. C’est un domaine de recherche qui peut paraitre difficile au premier abord, de par le contenu de ce que les enfants révèlent, ou de par la souffrance des parents. Cependant, cela n’en est pas moins un domaine motivant par la recherche. Cette dernière contribue à améliorer de manière significative le vécu des parents et donc celui des enfants. Il en est de même pour les policiers : nos recherches les aident à faire de meilleures entrevues, ce qui aide les enfants à se sentir mieux compris, plus écoutés. Mes recherches ne concernent pas directement les traitements auprès des enfants, mais nous savons que le quotidien de ces jeunes est tout de même amélioré grâce à notre activité. Par le biais des parents et des policiers, on les aide à bénéficier d’une aide qui va leur permettre de surmonter le traumatisme qu’ils sont en train de vivre. Cela compense peut-être la difficulté de la thématique des révélations auxquelles nous avons accès. Nous savons que la recherche peut faire une différence sur les pratiques et sur la vie des personnes concernées.

eValorix : Quels sont les défis dans votre champ de recherche ?

Mireille Cyr : Il y a deux principaux défis. Le premier, c’est de travailler au quotidien avec des professionnels en indirect. Ces gens-là sont pris dans leur travail quotidien, ils sont très occupés, que ce soit les psychologues, les travailleurs sociaux, ou même les policiers. Mon accès aux participants pour les projets de recherche se fait grâce à ces personnes-là, et grâce aux contacts de confiance et relations de recherches développées avec eux. Cela implique donc qu’ils arrivent à trouver du temps dans leur horaire et dans leur organisation de façon à pouvoir nous aider à avoir accès à notre clientèle. De plus, les gens lorsque nous les rencontrons sont encore parfois en situation de crise, dans une étape très difficile de leur vie. Solliciter ces gens-là n’est donc pas évident, et ce surtout lorsque les intermédiaires eux-mêmes sont souvent débordés et changent de fonction après quelques années, les liens sont donc à refaire. Le second défi se situe plutôt au niveau des participants. Nous devons aborder nos questions de recherche sans causer plus de dommages sur le vécu des victimes et de leur entourage. Notre rôle est de s’assurer que les interventions et les questions que l’on élabore vont être mises en place dans un climat de soutien et que cela ne viendra pas ajouter un fardeau supplémentaire ou créer des difficultés dans un période de crise majeure pour les victimes.

eValorix : Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet ?

Mireille Cyr : Le déclic s’est fait à travers mon travail de professeur d’université. Je préparais des étudiants à la maitrise en psychologie, ils apprenaient la psychothérapie. J’ai alors été frappée par le nombre de femmes ou de jeunes femmes qui nous révélaient avoir été agressées, souvent par des proches, et qui venaient consulter à cause des séquelles de ces agressions. C’est vraiment après cela que je me suis mise à m’intéresser à la question des agressions sexuelles et je me suis joint à une groupe de recherche qui travaillait en partenariat avec des intervenants des centres jeunesse qui avaient besoin d’assistance pour réaliser leur mission « sur le terrain ». C’est comme cela que j’ai commencé à regarder les séquelles chez les enfants et les adolescents. Je me suis également intéressée au soutien maternel : comment peut-on aider au mieux les mères (et même les pères) à soutenir leur enfant ? La question « Comment faire de bonnes entrevues » est venue du questionnement des intervenants avec qui on travaillait, et s’est étendue aux policiers qui font aussi des entrevues auprès des enfants. Les interrogations sont venues du terrain, de la pratique de ces personnes, des gens avec qui je collabore.

eValorix : Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Mireille Cyr : Je lui dirais que même s’il y a eu beaucoup de progrès dans les connaissances et l’intervention concernant les agressions sexuelles, on se rend bien compte quand on regarde l’actualité que cette question-là demeure malheureusement une problématique sociale importante. Les victimes, peu importe leur âge, ont de la difficulté à révéler ce qui s’est passé. Quand arrivent des évènements comme l’histoire de Gilbert Rozon récemment, on se rend compte que le dévoilement n’est toujours pas facile et met parfois longtemps à avoir lieu. Il y a encore des besoins, entre autres pour faciliter cette étape difficile de la révélation. Il y a des périodes de crise pendant lesquelles la médiatisation va en aider certains, mais après, cela retombe. Pour quelqu’un qui débute dans le domaine il y a beaucoup de questions primordiales auxquelles on n’a pas encore répondu : comment faciliter ce dévoilement-là, comment faire de la prévention, comment diminuer le harcèlement sexuel, comment rendre les relations de couple plus respectueuses et égalitaires… Il y a encore du travail sur de nombreux points clés. Les choses avancent, mais avant que les mentalités changent de façon durable, il y a encore du chemin à faire.

Mireille Cyr chez eValorix

Texte par Camille Briquet
Propos recueillis par Camille Briquet

Vieillissement à domicile et intelligence artificielle : entrevue avec Bruno Bouchard

Vieillissement à domicile et intelligence artificielle : entrevue avec Bruno Bouchard

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Bruno Bouchard est professeur et chercheur au sein du département d’informatique et de mathématique de l’Université du Québec À Chicoutimi. Il est également associé au laboratoire LIARA, qu’il a cofondé en 2008.

Expertises

Intelligence artificielle, technologies d’assistance, technologies de la santé.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche ?

Bruno Bouchard : Actuellement, au Québec comme ailleurs, le monde fait face à une crise démographique sans précédent ainsi qu’à un vieillissement accéléré de la population. Cette réalité-là est aggravée par un problème de pénurie de personnel qualifié, mais surtout un manque de ressources pour engager cedit personnel, notamment pour les soins à domicile dédiés aux personnes en perte d’autonomie. Je parle par exemple ici des personnes âgées, des gens qui souffrent d’Alzheimer, de déficiences cognitives légères, mais aussi des personnes plus jeunes comme celles qui souffrent de traumatismes crâniens ou de déficiences intellectuelles. Les gouvernements souhaitent, pour des raisons économiques et sociales, maintenir ces personnes-là à domicile le plus possible. Il est vrai que cette pratique est souhaitable : cela améliore la qualité de vie des personnes qui peuvent vivre aussi normalement que possible et avoir une existence digne, sans ségrégation des hôpitaux. Le problème que l’on rencontre aujourd’hui, c’est que ce maintien à domicile comporte des risques et des problématiques importantes. C’est ici que nous avons un rôle à jouer en tant que chercheurs. Les environnements physiques et humains des résidents, les appartements, les lieux, tout cela doit être adapté voir augmenté grâce à la technologie. Cela permet de répondre aux besoins des personnes, pallier à leurs incapacités cognitives et physiques et assurer leur sécurité. Cela met également à disposition des outils informatiques qui permettent de supporter les proches aidants et les professionnels de la santé pour qu’ils puissent faire un meilleur travail : supporter un plus grand nombre de patients, faire une partie de leur travail à distance… Nos recherches s’inscrivent donc dans le concept d’habitat intelligent. Nous sommes à la frontière entre intelligence artificielle ambiante et santé : en tant que spécialistes en intelligence artificielle, on applique notre technique dans le domaine de la santé. Nous utilisons de nombreux dispositifs électroniques. Par exemple, nous travaillons avec une grande panoplie de capteurs que l’on intègre un peu partout dans les objets du quotidien : les portes d’armoire, les cuisinières, les lampes… On utilise également des capteurs biométriques, lorsque l’on souhaite par exemple équiper la personne d’une montre intelligente. Nous pouvons également avoir besoin de capteurs de luminosité, de capteurs ultrasons ou infrarouges. Le but est de les intégrer dans l’appartement de la manière la plus transparente possible et de comprendre ce que la personne est en train de faire. Ainsi, nous pouvons détecter les situations à risques, ou celles où la personne aura besoin d’assistance, et l’aider. Prenez cet exemple : une personne qui souffre de déficience cognitive démarre la cuisinière pour faire à manger. Elle fait bouillir quelque chose et soudainement, le téléphone sonne. Elle va aller répondre au téléphone, il va y avoir une potentielle surcharge cognitive et elle va oublier qu’elle est en train de faire la cuisine. Elle va ensuite aller lire un livre dans sa chambre. C’est typiquement ce genre de situation qu’on veut être apte à détecter et à corriger. Attention : nous ne sommes pas dans une approche d’automatisation ! Même s’il est possible de prendre le contrôle de la cuisinière et de la couper, ce n’est pas ce qu’on va faire en premier lieu. Nous allons tenter de ramener la personne à son activité. Par exemple, nous pouvons faire flasher les lumières de sa maison pour faire un chemin qui la ramènera dans la cuisine, et une fois dans la cuisine, prendre le contrôle de l’iPad qui est sur le réfrigérateur pour lui envoyer une vidéo qui lui indiquera de fermer son poêle. Notre but, c’est l’autonomisation. On souhaite que la personne réussisse à corriger ses erreurs par elle-même, mais évidemment, s’il y a un danger immédiat, on va intervenir plus directement.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche ?

Bruno Bouchard : La technologie pour faire tout ce que l’on souhaite faire existe déjà. Les capteurs dont on a besoin pour aller chercher l’information existent, les effecteurs qui nous servent à guider la personne lorsque l’on veut l’aider à faire quelque chose existent également. On se sert d’écrans sur lesquels envoyer des images, de haut-parleurs, de lumières pour pointer et flasher, de bras robotisés, tout cela existe. Notre principal verrou scientifique, c’est d’être capable de réunir les informations et de créer une intelligence artificielle qui sera capable d’exploiter toute cette masse de données là pour être capable de synthétiser une solution. Le défi majeur est bien là : comment partir des milliers de données brutes provenant des capteurs (mouvement d’un objet, baisse de luminosité) pour être capables de sélectionner les données pertinentes ? Comment les traiter intelligemment pour être capable de comprendre quelle est l’action en cours, la présence ou non de danger ou d’erreur cognitive ? Notre objectif est d’être capables de nettoyer et sélectionner les données pour comprendre le sens des activités de la personne. Le premier challenge scientifique rencontré au laboratoire concerne les modèles d’intelligence artificielle pour la reconnaissance d’activités en temps réel. Le deuxième grand problème, c’est l’apprentissage machine : comment passer d’un historique de données à des déductions de comportements ou de tendances pour savoir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas ? Comment peut-on apprendre les routines et les habitudes de vie des personnes automatiquement à partir d’apprentissage machine pour mieux pouvoir les assister ? Troisièmement, il faut être capable de construire une solution d’assistance en temps réel. Si je sais que la personne est en train de faire telle activité à tel endroit, il faut que je construise rapidement une solution d’assistance qui est adaptée à cette erreur-là pour l’aider. Ici encore, c’est un algorithme d’intelligence artificielle qui va analyser les appareils disponibles dans la pièce pour lui envoyer des indices afin de lui dire où aller et quoi faire. Il faut analyser les modalités disponibles ainsi que les différentes options pour construire dynamiquement une solution d’urgence.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Bruno Bouchard : Cela s’est fait plutôt naturellement. J’ai fait une maitrise à l’UQAM en informatique en intelligence artificielle, mais plus axée sur le commerce électronique. Lorsque j’ai débuté mes études doctorales à l’université de Sherbrooke, j’ai découvert un nouveau laboratoire qui venait tout juste d’être construit, le laboratoire Domus. Ce dernier se voulait multidisciplinaire, avec un programme qui portait sur la domotique dans les résidences. La recherche tournait autour de la disposition de capteurs et d’effecteurs dans les résidences, leur exploitation, et les différentes applications. La santé était une application parmi les autres, au départ d’importance réduite, mais vouée à une croissance fulgurante au fil du temps. Quand je suis arrivé là, de me dégager un projet en adéquation avec mon expertise en intelligence artificielle et avec le domaine du laboratoire. J’ai tout de suite pensé au maintien à domicile, et j’ai donc fait de nombreuses recherches sur le sujet. À ma connaissance, cette initiative était parmi les premières dans le domaine au Québec. J’ai regardé comment je pouvais exploiter mes connaissances en intelligence artificielle pour les utiliser pour la reconnaissance d’activités de personnes souffrant d’Alzheimer, et j’en ai fait mon sujet de thèse. Les recherches que j’ai faites ont été l’embryon du programme de recherche plus large de l’équipe du laboratoire. Par la suite, j’ai effectué un stage post doctoral à l’université de Toronto en technologies d’assistance. Quand j’ai eu mon poste à l’UQAC, il n’y avait rien dans ce domaine-ci. Avec l’expérience que j’avais, j’ai proposé à la direction de fonder ici, un laboratoire dédié sur la recherche dans le créneau de l’intelligence ambiante pour le domaine de la santé. Cela a été accepté. J’ai donc démarré un nouveau laboratoire avec mon collègue Abdenour Bouzouane il y a environ une dizaine d’années.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Bruno Bouchard : Je lui dirais tout d’abord que c’est un domaine très captivant et en plein essor. Les perspectives au niveau de l’emploi, de la recherche et du développement sont phénoménales. Il y a un nombre incroyable d’entreprises qui démarrent dans le domaine des technologies de la santé. Le marché des technologies est en pleine augmentation un peu partout dans les pays occidentaux. L’intelligence artificielle fait des bonds de géants et est de nos jours très tendance, beaucoup d’entreprises prennent le virage. L’expertise que l’on vient chercher dans ce domaine-là, c’est de l’expertise que l’on peut réutiliser vraiment partout : reconnaitre des activités humaines dans un appartement ou reconnaitre d’autres activités, cela ne fait pas grande différence. En parallèle, les technologies dans le domaine de la santé sont en pleine expansion aussi. D’un côté, il y a l’essor de l’intelligence artificielle, mais il y a aussi de plus en plus d’argent investi dans les technologies de la santé pour trouver des solutions technologiques aux problèmes de vieillissement de la population. Travailler à la frontière entre ces deux domaines d’avenir est donc vraiment captivant ! De plus, les produits que l’on développe apportent une solution concrète aux gens : leur satisfaction est motivante, tout autant que le fait de voir le fruit de nos recherches sous une forme physique. Par exemple, nous avons conçu une cuisinière intelligente pour les personnes atteintes d’Alzheimer : c’était un aboutissement très gratifiant !

Bruno Bouchard chez eValorix

Texte par Camille Briquet
Propos recueillis par Camille Briquet

Le regroupement Abitibi Ouest, au service des proches aidants

proches aidants

Voici notre quatrième entrevue de la série d’articles dressant le portrait d’organisations qui œuvrent à mieux accompagner les proches aidants (relire la troisième entrevue). Notre équipe a eu le plaisir d’échanger avec le regroupement des proches aidants Abitibi-Ouest, afin d’en apprendre un peu plus sur leurs activités et les différents défis qu’ils rencontrent au quotidien. Venez découvrir leur témoignage et vous plonger dans leur quotidien !

Améliorer le quotidien des proches aidants de la région d’Abitibi

Le regroupement des proches aidants d’Abitibi-Ouest a été créé en 2010 avec un but précis : accompagner les proches aidants tout au long de leur parcours en améliorant leur qualité de vie. Quel que soit le type d’incapacité de la personne aidée, l’organisme vient en aide à ses proches afin de les aider à trouver un équilibre de vie satisfaisant. Les intervenants n’ont pas peur de se déplacer, et offrent leur service dans tout le secteur d’Abitibi-Ouest : peu importe s’il faut faire de la route ! Les différentes activités de l’organisme ainsi véhiculées à travers la région permettent ainsi de briser l’isolement des proches aidants et de leur apporter le soutien dont ils ont besoin.

« Les gens sont nombreux à vivre avec la maladie, voilà pourquoi on offre des ateliers, des conférences, des interventions individuelles ou de groupe. Tout cela, c’est pour permettre aux proches aidants de bénéficier d’une assistance afin d’éviter l’épuisement. Lors des rencontres, on va parler de différents sujets, cela permet également de briser l’isolement. Souvent, les aidants restent à la maison, ça leur prend beaucoup de temps, ils ne sortent donc pas beaucoup, ils ne voient quasiment personne, donc nos interventions permettent aussi de briser l’isolement. »

Des activités adaptées pour une assistance toujours plus personnalisée

Le regroupement offre de nombreuses activités de groupe basées sur le soutien, l’entraide et le partage. Les activités traitent de différents sujets : parmi les principaux, on compte le respect de ses limites personnelles, la gestion du stress, l’anxiété au quotidien, ou encore l’évitement de l’épuisement. Les intervenants informent les proches aidants sur les ressources à leur disposition, leur donnent des pistes pour mieux communiquer avec leur aidé, et les rassurent également sur leur potentiel sentiment de culpabilité. Certains ateliers informatifs sont aussi mis en place, avec pour but de présenter une maladie particulière, ou même l’organisme en tant que tel. Des interventions plus personnelles peuvent également avoir lieu de manière physique (à domicile et au travail) comme téléphonique. Enfin, l’organisme collabore également avec un autre organisme, la Maison Saint-André, afin de proposer un service de répit accompagnement. Ainsi, un intervenant peut venir prendre le relai dans l’assistance du malade durant 3 heures par semaine, tandis que le proche aidant peut alors prendre du temps pour lui.

« Toutes nos interventions, qu’elles soient sous forme individuelle, collective, ou même sous forme d’atelier, sont ouvertes à tous. Elles sont faites pour que les proches aidants trouvent leurs limites et se sentent accompagnés dans leurs démarches. Les interventions de groupe, c’est un peu comme un groupe de soutien, c’est ouvert au dialogue, les gens sont à l’aise. On se rencontre 5 fois par année, et les interventions sont gratuites. »

Un défi de visibilité et un financement parfois limité

En tant qu’organisme communautaire, le regroupement des proches aidants d’Abitibi-Ouest a toujours été confronté à un défi majeur : la recherche de financement. À chaque nouveau projet d’atelier ou d’activité, le besoin d’argent se fait ressentir : une réalité à laquelle il peut parfois être pénible de faire face. De plus, une autre difficulté se présente lorsqu’il s’agit de rejoindre les différents proches aidants. En effet, en Abitibi, les municipalités sont éloignées les unes des autres, ce qui rend difficile le fait de se faire connaître et de se montrer accessible. Alors, l’organisme vise sur une visibilité maximisée : publication de ses activités dans le journal, sur les panneaux électroniques des villes, envoie de publicité partout où cela est possible… le regroupement envoie également les actualités sur ses activités à venir à ses 56 membres afin que ces derniers ne manquent rien des interventions futures.

« On se sert de notre équipe de membres, on fait le plus possible de publicité pour notre organisme afin d’avoir de la visibilité. En plus de cela, on essaie de participer à différents colloques et salons pour se faire connaître. On va représenter notre organisme avec nos kiosques dès qu’on en a la possibilité. On monte des kiosques d’information, on parle avec les visiteurs, on essaie de participer le plus possible aux activités du milieu médical et des proches aidants. Nous travaillons en partenariat avec le CISSSAT, le GMF et autres organismes communautaires.»

Des outils participatifs pour laisser les proches aidants s’exprimer

Afin de donner une ligne directrice à ses différents ateliers, le regroupement Abitibi-Ouest a fait l’acquisition de deux des outils développés par la Chaire de recherche en soins infirmiers : ESPA et « Devenir aidant, ça s’apprend ». Si l’acquisition d’ESPA est récente et que l’outil n’a pas encore eu le temps d’être totalement exploité, « Devenir aidant » a quant à lui fait ses preuves. Les intervenants apprécient sa forme d’atelier, adaptée aux formats d’interventions proposés par le regroupement, ainsi que la clarté des explications proposées. Il est ainsi facile pour l’organisme de monter ses ateliers autour de l’outil scientifique tout en conservant l’ambiance de chaleur et de partage qui leur est chère. L’outil ESPA (Entente sur le Soutien aux Proches Aidants), quant à lui, est en cours d’analyse pas l’équipe afin de l’intégrer du mieux possible au sein des activités.

« Dans « Devenir aidant, ça s’apprend, il y a beaucoup d’échanges et de questions à poser, donc c’est vraiment intéressant. Quand je regarde notre organisme et ce à quoi ressemblent nos interventions, je vois l’outil comme un guide, parce que nos participants parlent beaucoup. Ça partage énormément c’est très enrichissant, quand tu poses une question, tout le monde à quelque chose à dire, c’est là que les ateliers deviennent super intéressants. « Devenir aidant » nous aide à garder le fil de la rencontre. »

 

Nous remercions sincèrement le regroupement des proches aidants d’Abitibi-Ouest d’avoir accepté de répondre à nos questions et leur souhaitons bonne continuation.

Plus d’informations

Pour plus d’informations sur le regroupement Abitibi-Ouest : https://www.facebook.com/Regroupement-des-proches-aidants-dAbitibi-Ouest-1537014313265113/

 

Texte par Camille Briquet

Propos recueillis par Nicolas Pinget

Les produits déchets sourcés et leurs limites : rencontre avec Marilys Pradel

Les produits déchets sourcés et leurs limites : rencontre avec Marilys Pradel

Les produits déchets sourcés et leurs limites : rencontre avec Marilys PradelMarilys Pradel est ingénieure de recherche à Irstea au sein de l’UR « Technologies des Systèmes d’Information pour les agrosystèmes », spécialiste de l’évaluation environnementale des technologies d’épandage agricole et de nouveaux produits fertilisants y compris les boues d’épuration urbaines.

Expertises

Analyse du Cycle de Vie, Bilan Carbone.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche ?

Marilys Pradel : Mes recherchent portent sur l’évaluation des performances environnementales des produits déchet-sourcés, avec une application aux fertilisants phosphatés destinés à l’agriculture. Un produit déchet-sourcé est un produit qui est fabriqué en utilisant un déchet comme matière première. Ces derniers peuvent être une solution à l’épuisement des ressources naturelles en permettant de remplacer à terme les produits issus de ressources non renouvelables. Je me suis penchée lors de ma thèse sur les fertilisants phosphatés à destination de l’agriculture. La grande majorité des engrais phosphatés utilisés en agriculture sont produits à partir de roches phosphatées, et donc issus de l’extraction minière. Cette ressource est conséquemment en train de s’épuiser. Aujourd’hui, on sait qu’en 2030 aura lieu un pic de la production de phosphore. Après, forcément, il y aura un épuisement continu de la roche source. 2030 ce n’est que dans moins de 15 ans! Il nous reste donc peu de temps pour réfléchir à des solutions et trouver des productions alternatives à ces fertilisants minéraux phosphatés. L’une des solutions est d’aller chercher la ressource en phosphore dans les déchets, essentiellement les déchets issus des élevages ou des stations d’épuration. Dans mon cas, je me suis intéressée au cas des boues issus des stations d’épuration des eaux usées comme matière première pour récupérer le précieux phosphore.

En résumé, mes recherches cherchent à déterminer de manière pertinente l’impact environnemental des produits déchet-sourcés et à savoir comment améliorer la méthode d’Analyse du Cycle de Vie pour répondre à ces enjeux. Pour l’instant, les professionnels intéressés sont plutôt les traiteurs d’eau. Ils doivent en effet gérer la boue générée par le procédé comme un déchet mais ils pourraient tout aussi bien la valoriser comme un produit. Au lieu d’incinérer les boues ou de les épandre directement sur les sols agricoles, ils pourraient récupérer le phosphore et le vendre comme un fertilisant produit par la station.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche ?

Marilys Pradel : Je vois principalement deux défis majeurs.

Le premier consiste à mieux prendre en compte le cycle de vie des produits déchet-sourcés, et notamment la manière de prendre en compte la charge environnementale liée à la production du déchet qui devient un produit. Quand on fait une Analyse du Cycle de Vie, on analyse les impacts environnementaux des produits en prenant en compte l’intégralité de leurs cycles de vie, de leur fabrication à leur fin de vie. Le recyclage permet en quelque sorte de « boucler la boucle », car il évite de puiser à nouveau dans le milieu naturel. L’ACV a également la particularité d’être multicritère : elle permet d’évaluer plusieurs impacts sur l’environnement. On peut ainsi apprécier l’impact sur le changement climatique, l’eutrophisation du milieu aquatique, la toxicité humaine, la destruction de la couche d’ozone… Il existe également un indicateur qui permet d’évaluer l’épuisement des ressources naturelles. Le défi, ici, c’est tout d’abord que dans le cycle de vie d’un produit, le déchet qui sort du système n’a pas de charge environnementale mais seulement un contenu (azote, phosphore, carbone). Vous ne prenez pas en compte les impacts du système qui l’ont produit. Or, à partir du moment où un déchet entre dans une chaine de valeur et crée indirectement de la valeur par sa transformation en un produit à valeur ajoutée, la notion de « zéro charge environnementale » n’est plus valide. Il va falloir prendre en compte les impacts environnementaux qui sont liés à sa fabrication, c’est-à-dire allouer les impacts du système qui a produit le déchet entre ce dernier et les autres produits qu’il génère au moyen d’un facteur d’allocation. Ce questionnement méthodologique a été au cœur de ma thèse de doctorat. Le concept est novateur et n’a jamais été pensé pour les produits issus du traitement des eaux usées. Le premier défi, c’est donc de continuer sur cette lancée. J’ai travaillé sur les boues d’épuration des eaux usées, mais la méthode que j’ai développée peut très bien s’appliquer sur des effluents d’élevage ou d’autres procédés de séparation.

Le second défi est l’amélioration des méthodes de caractérisation en ACV vis-à-vis de l’épuisement des ressources naturelles. On regarde notamment ici comment les réserves d’éléments renouvelables issus des activités anthropiques peuvent contribuer à la réduction de la criticité des ressources. Les méthodes de caractérisation sont des méthodes permettant de transformer les flux d’inventaire (par exemple, la quantité de phosphore qui sort de notre système) en impact environnemental. Or, on s’est rendu compte que le phosphore n’était pris en compte que dans trois méthodes de caractérisation et n’était pas forcément bien évalué en termes d’épuisement des ressources. Il y a donc tout un volet de recherches visant à améliorer ces méthodes de caractérisation pour mieux prendre en compte tous les éléments renouvelables issus de l’anthroposphère. Pour l’instant, ces méthodes de caractérisation n’évaluent que ce qui est issu du milieu naturel, et c’est là notre second défi principal.

Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet ?

Marilys Pradel : J’ai toujours été intéressée par les questions environnementales. Mon intérêt pour l’évaluation environnementale des produits déchet-sourcés s’est développé lorsque j’ai été sollicité par le ministère de l’écologie français et l’ONEMA (Office National de l’Eau et des Milieux Aquatiques) pour réaliser le bilan environnemental (Gaz à effet de serre) des filières de traitement et de valorisation des boues d’épuration urbaines. Ces travaux m’ont conduit à m’intéresser à l’évaluation des fertilisants boue-sourcés (tel que la struvite par exemple) et donc plus largement aux produits déchet-sourcés. Avant je travaillais plus sur la partie qui touchait à l’épandage et à la valorisation et avec le temps, on a commencé à s’intéresser à la filière entière.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Marilys Pradel : Tout d’abord, je lui dirais qu’il a fait le bon choix, parce que quelqu’un qui voudrait travailler dans ce domaine-là aurait un champ d’investigation relativement important : c’est un sujet d’avenir ! On sait tous qu’à terme, les réserves de ressources naturelles vont s’épuiser, et que le gros défi va être de mettre en place un procédé de récupération de ces ressources qui soit respectueux de l’environnement. Pour l’instant quand on réalise l’ACV d’un fertilisant conventionnel et d’un fertilisant issu des boues d’épuration, on se rend compte que ce n’est pas du tout rentable d’un point de vue environnemental. La quantité de réactifs et d’énergie qu’il faut pour pouvoir extraire cette ressource est plus importante que celle nécessaire pour l’extraire d’une roche phosphatée. Tout l’enjeu va être de trouver des procédés de récupération qui puissent maximiser la récupération du phosphore, tout en minimisant l’impact sur l’environnement. C’est le grand défi de la récupération d’éléments recyclables issus des déchets pour compenser l’épuisement des ressources naturelles. C’est un enjeu compliqué, ce qui le rend d’autant plus intéressant.

Marilys Pradel chez eValorix

Texte par Camille Briquet.
Propos recueillis par Camille Briquet.

Luc Bres et la responsabilité sociale des entreprises : devenir acteur d’une société marchandisée

Luc Bres et la responsabilité sociale des entreprises : devenir acteur d’une société marchandisée

Luc Bres et la responsabilité sociale des entreprises : devenir acteur d’une société marchandisée

Luc Bres a été étudiant (Ph.D) à HEC Montréal. Sa thèse de doctorat a été nominée pour la meilleure thèse de l’année en 2013. Après un postdoctorat à la Cass Business Shool à Londres, il est maintenant professeur adjoint au département de management à la faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval où il codirige le Laboratoire interdisciplinaire de la responsabilité sociale des entreprises (LIRSE). Luc est spécialisé sur les problématiques de responsabilité sociale des entreprises, le développement durable et les différents outils de management.

Expertises

Développement durable, responsabilité sociale, outils de gestion, régulation.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche ?

Luc Brès : En résumé, je m’intéresse à la manière dont on peut se réapproprier les marchés et les entreprises pour leur donner à nouveau une vocation sociale et responsable. De nos jours, on entend souvent que l’on vit dans des sociétés extrêmement marchandisées. Il est vrai qu’aujourd’hui, le marché s’étend à tout : de l’éducation au corps, en passant par la culture, tous les domaines sont représentés ! Une fois ce constat réalisé, chacun est libre de choisir sa façon de réagir. Certains sont désespérés et diabolisent le marché, l’assimilant à une mécanique implacable, impossible à maitriser, et menaçante pour toute forme de culture alternative. D’autres choisissent au contraire de lutter à l’extérieur du marché à travers une activité militante et politique. Cette dynamique peut être très intéressante, mais une troisième voie possible est de chercher comment rentrer soi-même dans une logique économique. Grâce à cela, il est possible de transformer l’économie et les entreprises directement de l’intérieur, en tant qu’acteur économique. On peut noter par exemple le cas du chef d’entreprise qui va développer un modèle d’affaire responsable, tout comme celui du consommateur qui va acheter de manière raisonnée. Les investisseurs peuvent également agir de manière engagée en s’intéressant à tout ce que l’on appelle « l’investissement socialement responsable ». Mon rôle, c’est de m’intéresser à tout cela : à la manière dont on peut se réapproprier les marchés et les entreprises à travers nos actions comme acteurs économiques.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche ?

Luc Bres : Il y a trois défis assez importants dans le domaine de la moralisation de l’entreprise et des acteurs économiques.

Le premier, c’est que lorsque l’on travaille sur la place publique ou en entreprise, on est souvent face à une vision polarisée des marchés. On est un peu entre le marteau et l’enclume. Notre vision du marché n’est pas naïve, on ne pense pas que le marché va résoudre tous les problèmes sociétaux, même s’il ne faut pas être caricatural, c’est parfois ce que l’on voit dans certains milieux d’affaires. On n’a pas non plus une vision diabolique du marché, ce comme on peut parfois le voir dans les milieux plus militants. Bien sûr, il y a plein d’ONG avec des visions très diverses : Greenpeace, par exemple, travaille avec les grandes entreprises, de même qu’il y a des entreprises et des dirigeants qui proposent des démarches très responsables et innovant socialement. Pour autant, on est toujours un peu en tension entre les différents points de vue. Ça, c’est notre premier défi dans la manière dont on aborde nos partenaires et dont on présente les résultats de recherche.

Il y a un deuxième défi qui est plutôt situé au niveau de la mise en œuvre. On utilise beaucoup la sociologie économique pour essayer de démystifier les marchés et l’entreprise. C’est une approche qui commence à être assez reconnue dans le monde universitaire. La question qui se pose souvent est « Comment faire pour tirer des enseignements concrets pour les acteurs économiques ? ». C’est répondre à cette interrogation que j’ai co créé et que je codirige avec des collègues le LIRSE (Laboratoire Interdisciplinaire sur la Responsabilité Sociale des Entreprises) qui est un laboratoire donc avec une vocation plus opérationnelle. On tente de développer des outils concrets, de réfléchir à des modèles d’affaires plus responsables, de produire un contenu spécialisé à destination des praticiens. Dans ce cadre-ci, on fait face à des enjeux de financement. Il n’est pas évident d’être capable de communiquer sur ce que l’on a à offrir, cela fait partie des enjeux de l’opérationnalisation. Je pense que dans le domaine, la recherche fondamentale est déjà bien avancée et reconnue. Pour la recherche opérationnelle, c’est plus compliqué.

La dernière chose, c’est qu’avec mes collaborateurs, nous sommes très conscients. On réfléchit énormément aux conséquences de nos travaux, et comme je le disais au début, l’entreprise et le marché ne sont pas vus de la même manière par tout le monde. On est parfois étonnés de comment les résultats de certaines recherches sont interprétés. Par exemple, il y a peu de temps, on a travaillé sur les consultants : certaines personnes vont croire que l’on fait l’apologie du marché et d’autres penseront l’inverse. Étant donné que l’on touche à un domaine assez chargé politiquement et animé par un débat permanent, il est vrai que nos résultats de recherche peuvent être parfois un peu détournés de ce que nous-mêmes percevons dans ses résultats. Cela rejoint l’enjeu de l’opérationnalisation : il y a un enjeu de bien présenter les résultats pour que ces derniers soient les plus fidèles possible par rapport à ce que l’on pense qu’ils mettent en valeur. Il est important que les néophytes comprennent le fond de notre recherche.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Luc Bres : J’ai fait mon mémoire de recherche sur la sociologie de Michel Freitag. C’est un sociologue québécois extrêmement critique sur l’époque actuelle, que lui et d’autres sociologues appellent la postmodernité. L’objet de mon mémoire était justement l’impossibilité ou l’extrême difficulté de réguler et de contrôler les organisations (souvent des entreprises et des multinationales). C’est un constat un peu pessimiste qui m’a poussé à me demander si tout était véridique. Je l’ai alors étudié dans ma thèse à travers la construction d’ISO 26000, qui est la norme internationale ISO sur la responsabilité sociale des entreprises. Pour moi, ce qui a été l’élément déclencheur, ce qui m’a fait aller vers ce type de recherche, c’est l’étude des régulations. J’ai compris lors de ma thèse que ce que l’on appelle « régulations » peut être différentes choses. Il y a tout d’abord la loi dure : par exemple, si vous conduisez trop vite, vous vous ferez prendre par la police et vous aurez une amende. C’est souvent le premier type de régulation qui vient à l’esprit. Contrairement à ce que l’on croit, cela peut aussi être des choses beaucoup plus subtiles. Cela va d’une norme d’application volontaire, comme c’est donc le cas d’ISO 26000, ou, comme cité précédemment, des modèles d’affaires responsables. Ainsi, une entreprise responsable qui a beaucoup de succès commercial peut inspirer d’autres acteurs et voir même tout un secteur de l’industrie. C’était un peu le cas de Uber ou de AirBnb qui ont transformé leurs secteurs d’industrie. Maintenant, leurs pratiques sont franchement critiquables sur le plan de la responsabilité, mais au départ, il y avait un projet intéressant dans l’idée de partager les biens plutôt que d’en produire ou en consommer d’autres.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Luc Bres : Il y a plusieurs choses que je dirais. Premièrement, je pense que quand on travaille sur la réappropriation des marchés ou sur la responsabilité des entreprises, il faut de l’intégrité. On est toujours face à cette tension, entre ce que peuvent réellement apporter les entreprises, leurs limites, leurs déviances… Par contre, je pense que ce qui est fascinant, c’est que si on cherche à transformer la société et à la rendre meilleure en agissant au sein de l’entreprise et des marchés, on est vraiment au centre du combat social actuel. C’est le lieu de la lutte sociale par excellence en ce moment, parce que l’on est dans une société très marchandisée. De par cela, le meilleur et le pire sont possibles, mais pour moi c’est un domaine stratégique.

Luc Bres chez eValorix

Texte par Camille Briquet.
Propos recueillis par Camille Briquet.

Jacqueline Rousseau et le maintien à domicile des personnes âgées

Jacqueline Rousseau et le maintien à domicile des personnes âgées

Jacqueline Rousseau et le maintien à domicile des personnes âgéesJacqueline Rousseau Ph.D, est ergothérapeute et professeure titulaire au programme d’ergothérapie de l’École de réadaptation de l’Université de Montréal. Elle est également chercheuse au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (CRIUGM) et directrice du laboratoire RE-PÈR+E (RElation PERsonne-Environnement). Jacqueline Rousseau est Lauréate du Mérite du Conseil Interprofessionnel du Québec (CIQ)-2010, pour s’être distinguée au service de sa profession et de son ordre professionnel.

Expertises

Maintien à domicile et dans la communauté, développement d’instruments d’évaluation, gérontechnologies, accessibilité universelle et personnalisée.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche?

Jacqueline Rousseau : Mes principales activités de recherche concernent le maintien à domicile des personnes âgées. Je développe des instruments d’évaluation afin de mieux comprendre la communauté vieillissante à domicile et je m’adonne à mettre sur pied des technologies pour venir en aide à ces personnes âgées ainsi qu’à leurs proches aidants. Le but est de faciliter le travail des intervenants et de permettre aux aînés de demeurer à domicile dans les meilleures conditions. Les personnes âgées souhaitent demeurer le plus longtemps possible à la maison et ce phénomène est de plus en plus d’actualité au Québec compte tenu du taux de vieillissement parmi les plus élevés au monde. Notre priorité est d’effectuer de la recherche pour réduire leur nombre en institution. L’objectif est de maintenir leur qualité de vie et de favoriser le « bien vieillir » dans la communauté. On observe d’ailleurs des changements positifs dans le domaine. En effet, l’Organisation mondiale de la santé appuie maintenant les villes amies des aînés. Ces municipalités favorisent le maintien à domicile en rendant notamment le transport et les ensembles résidentiels mieux adaptés aux personnes âgées et à mobilité réduite. Par exemple, certaines de ces municipalités se préoccupent d’avoir des feux de circulation avec un délai plus long pour permettre aux personnes âgées de traverser la rue de façon sécuritaire.

En somme, l’essentiel est de trouver des applications concrètes aux résultats de recherches. Les stratégies et les outils développés grâce à la recherche doivent être concertés avec les personnes âgées, les aidants et les intervenants pour ainsi s’assurer qu’ils peuvent être utiles. Il est primordial d’adapter les stratégies selon l’opinion des personnes directement concernées.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Jacqueline Rousseau : Le plus grand défi est de financer les projets de recherche afin de les réaliser en temps opportun. Il faudrait davantage de bourses pour les étudiantes et étudiants pour assurer une bonne relève dans les domaines liés au vieillissement. L’intérêt des étudiants est là, mais le financement de leurs études et de leurs projets de recherche est insuffisant.

De plus, les changements actuels dans le réseau de la santé et des services sociaux complexifient non seulement le travail des gens concernés, mais également la réalisation des projets de recherche.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Jacqueline Rousseau : Mon intérêt a débuté lorsque j’étais clinicienne en tant qu’ergothérapeute dans une équipe de maintien à domicile. C’était une des équipes pionnières au Québec à participer à la réadaptation dans les programmes de maintien à domicile. Mon intérêt s’est développé en constatant qu’il y avait beaucoup de connaissances à parfaire. En effet, j’ai constaté que la pratique clinique aurait avantage à être appuyée par de nouvelles études. Après 10 ans de pratique clinique, j’ai entamé une maîtrise puis un doctorat en recherche. Ces études et mon expérience m’ont mené vers une carrière universitaire et de recherche.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Jacqueline Rousseau : Je dirais qu’il est primordial d’être passionné par ce que l’on fait,  il ne faut jamais perdre sa créativité ni freiner ses idées. Ce sont souvent les idées vues comme étant ‘’trop d’envergure’’ qui nous mènent de l’avant et font progresser les choses. Il ne faut pas se laisser décourager par le contexte économique et les problématiques du secteur de la santé. Malgré les compressions budgétaires et les changements de structures dans le secteur de la santé, il faut pousser les décideurs à encourager la recherche et à comprendre l’importance du maintien à domicile. Le Québec se positionne d’ailleurs assez bien dans le maintien à domicile de ses aînés et il est important de ne pas reculer. L’autonomie des personnes âgées est favorable à tous, et ce, même d’un point de vue économique. Il est selon moi crucial que les décisions soient prises de façon à appuyer le maintien à domicile.

Jacqueline Rousseau chez eValorix

Texte par Camille Briquet.
Propos recueillis par Félix Vaillancourt.

L’assistance aux proches aidants des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer : entrevue avec Luc Armand, fondateur de Soutien Alzheimer.

soutien-alzheimer

Voici notre deuxième entrevue de la série d’articles dressant le portrait d’organisations qui œuvrent à mieux accompagner les proches aidants (voir la première entrevue). Nous avons eu la chance d’échanger avec Luc Armand, fondateur de l’organisme Soutien Alzheimer. Voici son témoignage où vous découvrirez ses activités et leurs impacts sur la vie des proches aidants. Les citations sont celles de Luc Armand.

Apporter de l’assistance aux proches aidants souvent désemparés face à la maladie d’Alzheimer

Fort de ses 40 ans d’expérience en relation d’aide, Luc Armand a créé Soutien Alzheimer il y a 7 ans dans un but précis : celui d’apporter une assistance rapide, complète et efficace aux proches aidants souvent désœuvrés face aux changements d’attitudes et de comportements qu’entraîne la maladie d’Alzheimer. Dès l’apparition des premiers troubles neurocognitifs, l’entourage du parent ou du conjoint atteint prend le rôle un proche aidant. Parfois, ils endossent ce rôle naturellement, mais d’autre fois, ce dernier leur est imposé. Dans la plupart des cas, ce nouveau rôle comporte son lot de défis afin d’accompagner du mieux possible la personne atteinte. Cette situation est souvent subite par le proche aidant, difficile à appréhender et qui confronte à l’inconnu. Le service de «coaching familial» se traduit par un accompagnement complet de l’annonce de la maladie jusqu’aux périodes les plus critiques.

« Soutien Alzheimer s’adresse majoritairement aux proches aidants, ce sont évidemment des membres de familles, frères, sœurs, conjoints, amis qui ont dans leur entourage des personnes atteintes de troubles neurocognitifs, majoritairement de la maladie d’Alzheimer. Ce sont des gens qui lorsqu’ils appellent, sont complètement désœuvrés. Ils ne savent plus quoi faire et en connaissent très peu sur la maladie. Ils se posent la question : ‘’qu’est-ce que je fais ?’’. La personne (atteinte) n’agit plus de la façon habituelle dans la vie quotidienne, se comporte différemment avec les gens et a une parole parfois désobligeante. Ils veulent tous comprendre la maladie et savoir comment agir pour aider la personne. »

Former et rassurer les proches aidants à travers des activités collectives ou personnalisées

Afin de partager son expertise et d’accompagner les proches aidants, Luc Armand via Soutien Alzheimer propose plusieurs activités dans toute la région du grand Montréal. Du soutien individualisé avec les familles, coaching familial, aux formations sur-mesure auprès du personnel de résidences, en passant par des conférences, Luc Armand met l’humain à l’avant plan dans ces activités. Quel que soit le public cible, l’objectif est toujours le même : amener les proches aidants à mieux connaître la maladie, à améliorer leur communication avec les personnes atteintes et à mieux négocier avec leurs comportements déplaisants.

Lors de notre échange, nous nous sommes attardés sur notre compréhension de l’approche personnalisée avec les familles. Nous en avons appris davantage sur les défis situés en début de parcours auxquels sont confrontés les proches aidants qu’accompagne Soutien Alzheimer depuis plusieurs années. Poussés par leur grand cœur et leur envie de bien faire, les proches aidants surpassent ou sont en voie de surpasser leurs propres limites. Il est alors crucial à ce moment-là de leur rappeler l’importance de prendre soin de soi afin d’aider les autres à se sentir mieux : aider une personne malade sans tomber malade. Concernant les familles, ce sont généralement les enfants des personnes atteintes qui contactent Soutien Alzheimer. Le premier contact se fait par un entretien téléphonique. Par la suite, une rencontre peut se dérouler en regroupant les gens d’une même famille. En général, de 2 à 5 personnes se retrouvent autour de la table et en l’absence de la personne atteinte. Cette façon permet ainsi de réunir les conditions propices à la personnalisation de la rencontre et à une liberté d’expression optimale, sans peur de blesser la personne malade.

« Je vais avoir différentes approches selon le type d’activités. Pour les familles, les rencontres vont regrouper tous ceux qui ont à cœur la personne et qui veulent aider. La première rencontre peut avoir lieu chez l’un des proches aidants ou à mon bureau. Comme les gens méconnaissent la maladie, parfois lorsqu’ils expriment leurs préoccupations et leur tristesse, la personne atteinte ne comprend pas. Elle adopte alors des comportements qui nécessitent une intervention ce qui brise le rythme de la rencontre. Au final, les gens s’empêchent d’exprimer leurs pensées réelles. Désormais, je ne fais plus de rencontre avec la personne atteinte. Par la suite, je peux me déplacer au domicile, rencontrer la personne atteinte et enseigner, en même temps, aux proches aidants, des façons de communiquer et d’agir pour entretenir la relation avec elle. C’est une approche très personnalisée avec la famille. Par ailleurs, les ateliers que j’anime avec la Société d’Alzheimer de Montréal ne sont pas personnalisés étant un groupe de proches aidants. L’approche est totalement différente, mais le but final reste le même ».

Faire évoluer les mentalités et aider les familles à mieux comprendre les personnes atteintes d’Alzheimer

Nous avons été émus par l’histoire de Luc Armand. En effet, plusieurs membres de sa famille ont été touchés par l’Alzheimer. À ce moment-là, il s’est intéressé à la maladie et est allé chercher de l’aide à la Société d’Alzheimer pour ensuite en devenir l’un des formateurs. Il a alors pu constater les nombreuses répercussions de la maladie d’Alzheimer que doivent affronter les familles. Par Soutien Alzheimer, il transmet ses connaissances. Pour lui, le plus grand défi est de faire évoluer les mentalités et d’amener les proches aidants à mieux comprendre les malades. Il cherche également à préparer les familles à la prise de décision la plus bienveillante malgré l’opposition de la personne atteinte.
Lors de notre discussion, il nous a dévoilé qu’environ 50% des appels reçus se concrétisaient par une première rencontre, illustrant ainsi un véritable besoin dans la société. En tout, c’est une vingtaine de familles que ce service accompagne chaque année. L’intervenant met un point d’honneur à impliquer l’ensemble des générations de la famille notamment les enfants dans le processus d’accompagnement et leur réseau élargi. Ainsi, cela permet de faire évoluer les mentalités, de mieux comprendre les changements de comportements et les pratiques à adopter.

« Je suis peut-être un expert de l’Alzheimer, mais les experts de la personne, ce sont les familles. Comme je dis toujours, j’ai des propositions de solutions, mais ce sont les vôtres qui sont importantes. Moi, je les implique beaucoup dans les actions à poser, pas juste en parole. Au retour à la maison, vous pourrez en discuter ensemble. J’insiste beaucoup pour que les enfants et les petits enfants soient impliqués dans le processus. Parfois, les petits enfants sont rendus à 16 ans et ont besoin aussi de comprendre pourquoi grand-papa n’agit pas de la même façon, pourquoi des fois il crie après eux et après il vient leur prendre la main. Les enfants, parfois, ne savent pas trop pourquoi. C’est un travail passionnant, surtout lorsque je vois les familles qui vivent mieux la maladie au fil des mois ».

« Devenir aidant, ça s’apprend », un programme au cœur du processus d’accompagnement de Soutien Alzheimer

Afin d’accompagner au mieux les proches aidants, Soutien Alzheimer s’appuie sur le programme « Devenir aidant, ça s’apprend » développé par la Chaire de recherche en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille. Cet outil, souvent introduit au cours de la deuxième ou troisième séance, offre à Luc Armand un cadre structurant sa démarche et ses prochaines actions. Il permet, une fois passée la période d’acceptation du proche, de démarrer progressivement chaque plan d’intervention.

« Plusieurs aspects de ces documents m’ont aidé à m’assurer que j’étais sur la bonne voie et de m’affirmer dans mes actes. Évidemment, tout dépend de l’utilisation que nous en faisons. Personnellement, je priorise l’écoute et le côté humain. Ces documents m’aident énormément. Le programme est un guide vraiment efficace qui me permet de cerner plus rapidement les besoins du groupe et de l’amener à être actif. Je partage complètement la vision de ce guide, on dirait vraiment qu’il a été écrit pour moi ! ».

 

Nous remercions Luc Armand pour le portrait qu’il nous a dressé de cet organisme qui œuvre depuis plusieurs années sur le territoire du Grand Montréal. Nous lui souhaitons également bonne chance dans la suite de ses projets.

 

Plus d’informations

Pour plus d’informations sur Soutien Alzheimer, découvrez leur site internet ici : http://www.soutienalzheimer.com/

 

Texte par Camille Briquet
Propos recueillis par Nicolas Pinget

Valéry Ridde, le défi de l’équité en santé publique mondiale et la distribution des ressources

Valéry Ridde, le défi de l'équité en santé publique mondiale et la distribution des ressources

Valéry Ridde

Valéry Ridde est professeur agrégé au Département de médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal. Il est également chercheur à l’Université de l’Institut de Recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (IRSPUM). Enfin, il est titulaire d’une chaire en santé publique appliquée IRSC / ASPC à travers laquelle il applique son expérience multidisciplinaire pour mener à bien un projet sur la mise en œuvre des interventions de santé communautaires à travers le monde, afin de les rendre plus efficaces et équitables. 

Expertises

Évaluation de programmes, promotion de la santé, approches communautaires en santé, équité en santé, mise en œuvre de politiques de santé et organisation et le financement des systèmes de santé.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Valéry Ridde : Mes recherches se concentrent sur les défis majeurs d’équité en matière de distribution des ressources dans le contexte de la santé mondiale.  Le besoin prioritaire sur lequel je travaille depuis longtemps est celui de l’accès aux soins de santé des populations les plus vulnérables. Ces recherches s’effectuent évidemment en Afrique, mais également au Canada, où l’on parle généralement d’immigrants à statuts précaires, sans assurance maladie. Ces derniers éprouvent des difficultés à se soigner. Je travaille à déterminer comment mettre en place de manière optimisée des interventions efficaces et équitables pour que l’accès aux soins de ces populations vulnérables soit facilité. J’essaie également d’étudier les enjeux liés à la mise en œuvre de ces interventions. Je trouve que dans le domaine de la recherche, on s’attarde davantage à l’efficacité, mais peu à la mise en œuvre, qui est pourtant essentielle afin de comprendre et d’évaluer l’efficacité d’une intervention.

Par ailleurs,  je m’intéresse aux moyens pour rendre les résultats de recherches utiles, et utilisables facilement par les décideurs et les intervenants. À cette fin, je cherche à déterminer quelles sont les démarches qui peuvent favoriser l’utilisation des connaissances par une meilleure application de ces dernières.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Valéry Ridde : Comme pour beaucoup de chercheurs, le défi numéro un est de trouver du financement. C’est un défi qui est d’autant plus important dans le domaine de la recherche en santé mondiale, car elle est encore peu reconnue et financée au Canada. Il  y a en effet une véritable orientation des ressources vers des recherches concernant des enjeux biomédicaux et ce, au détriment des recherches importantes dans le domaine des sciences sociales et des interventions. De même, de nombreuses organisations financent des actions et interventions favorisant l’accès aux soins, mais très peu financent la recherche. Pourtant, il y a encore un besoin important de développer de la recherche sur ces interventions ! On donne des millions à certains projets, mais des miettes pour essayer de comprendre les mécanismes et déterminer les pistes d’amélioration des interventions. Pour certaines organisations, d’un point de vue de justification et de visibilité des activités, donner des millions pour montrer que l’on cherche à « changer les choses » a plus de sens que d’essayer de les comprendre et d’en mesurer l’impact. L’un des défis dans les interventions d’aide au développement est le discours normatif tenu par les intervenants sur leurs actions. En effet, certains ont tendance à glorifier leurs initiatives et pensent qu’elles sont « formidables et qu’elles sauvent la vie des gens » alors que la situation est souvent bien plus complexe.  Le défi est de voir derrière ces discours normatifs afin de découvrir la réalité sur le terrain. Par exemple, nous avons passé une année avec des chercheurs à analyser un projet et nous sommes parvenus à démontrer son inutilité dans un pays d’Afrique. Malgré les millions investis dans ce dernier pendant 10 ans, la seule réponse reçue a été : « Et bien nous allons le continuer ».

Bien sûr, la recherche présente tout de même un défi de pertinence et d’utilité. Je parle tout d’abord de pertinence scientifique, soit de créer de nouvelles connaissances. Mais je parle aussi et surtout de pertinence sociale, c’est-à-dire de créer des connaissances qui seront utiles pour les décideurs et les intervenants, et non simplement pour permettre à des chercheurs de publier des articles.

En outre, en travaillant à l’international, j’ai le défi de créer des alliances de recherches avec des collègues du monde entier, et de les maintenir malgré les enjeux à long terme de confiance et de respect mutuel. Ces alliances sont essentielles à la recherche exercée à l’étranger.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Valéry Ridde : J’ai longtemps travaillé pour des organisations non gouvernementales internationales en Afrique et au Moyen-Orient. J’ai beaucoup travaillé en intervention et je mettais en place des projets qui touchaient notamment à l’accès aux soins. Après plusieurs années, j’ai pris conscience qu’il manquait une dimension de recherche et d’utilisation des connaissances pour pouvoir développer de meilleures interventions. Mon expérience en intervention fait en sorte qu’aujourd’hui, mes recherches sont très appliquées et très proches du terrain. C’est ainsi que je me suis intéressé à ce type de sujet.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Valéry Ridde : Je lui dirais de bien réfléchir. On forme beaucoup de jeunes chercheurs et de doctorants. Mais, malheureusement, il y a peu de places dans les universités et dans les centres de recherches. Le milieu devient très compétitif.  Il faut savoir si l’on veut vraiment faire de la recherche et si cela nous passionne réellement. Il faut par ailleurs déterminer si l’on est prêt à payer le prix social d’une carrière en recherche, sachant qu’il reste peu de candidats à la fin. Toutefois, si l’on est prêt, il faut alors persévérer et miser sur la création d’alliances avec des collègues et intervenants sur le terrain. Il faut également réfléchir à la pertinence sociale de ce que l’on fait. Dans ce domaine, la recherche doit être utile, mais aussi permettre au chercheur de demeurer pertinent dans le domaine universitaire. Pour demeurer dans ce milieu, il faut être être stratégique en jouant sur ces deux tableaux.

Dans cette optique, la Chaire en Recherches Appliquées Interventionnelles en Santé Mondiale et Équité (Chaire REALISME), dont je suis le titulaire, appuie la relève scientifique en offrant des bourses, organisant des interventions et des implications dans l’action de recherche. C’est une implication importante, car le financement et l’aide aux étudiants sont difficiles à obtenir. La Chaire permet également de tester des outils de transfert des connaissances plutôt innovants. Nous tentons avec des collègues de développer des interventions de terrain qui visent à améliorer l’utilisation de la recherche, mais aussi des outils innovants sur internet, des caricatures, des films, des infographies, des processus sur les médias sociaux, etc. Nous essayons d’innover sur la manière de partager les résultats de recherches et ne pas se limiter à simplement publier un article scientifique. La Chaire est un peu une espèce d’incubateur autour duquel plein de gens gravitent, c’est très intéressant.

Voir les outils de la Chaire REALISME diffusés sur eValorix.

Valéry Ridde chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais

Propos recueillis par Nicolas Pinget

Changer la vie des proches aidants, prévenir l’épuisement et briser l’isolement dans la Vallée-de-la-Batiscan : entrevue avec Josée Gélinas

Résultat d’une entrevue avec Josée Gélinas, directrice de l’Association des Personnes Aidantes de la Vallée-de-la-Batiscan, cet article est le premier d’une série visant à dresser le portrait d’organisations qui travaillent sans relâche à mieux accompagner les proches aidants. Les citations dans cet article sont celles de Josée Gélinas.

Un défi : celui de rejoindre les proches aidants avant la situation d’épuisement!

Depuis 2003, l’Association des Personnes Aidantes de la Vallée-de-la-Bastican (APAVB) œuvre à briser l’isolement des proches aidants dans la région en offrant du soutien, de l’information et de la formation. Initialement actif sur le territoire de Mékinac, l’organisme a étendu ses activités à la MRC des Cheneaux, couvrant ainsi la totalité du territoire de la Vallée-de-la-Batiscan comme en témoignent les 343 membres que l’association dessert. L’un des plus grands défis de l’organisme est de rejoindre ces proches aidants avant qu’ils ne soient en situation d’épuisement.

« Souvent et surtout en début de parcours, les aidants priorisent davantage les besoins de la personne aidée au détriment de leurs propres besoins. Ils se retrouvent alors parfois eux-mêmes en situation d’épuisement, au bord de l’hospitalisation et se voient alors obligés de placer la personne en institution. Notre défi est de rejoindre les proches aidants sur le marché du travail et de les rejoindre avant qu’ils ne soient épuisés ».

Prévenir l’épuisement avec une panoplie d’activités afin de briser l’isolement et d’offrir un peu de répit pour les proches aidants

Afin de prévenir ce genre de situation, l’APAVB organise des conférences, des ateliers mis sur pied par des intervenants multidisciplinaires (éducateurs spécialisés, travailleurs sociaux, psychoéducateurs, etc.) et d’autres activités dans la région. Plusieurs d’entre elles ont particulièrement retenu notre attention. C’est notamment le cas d’Aider sans s’épuiser, un atelier de discussion dans lequel les proches aidants échangent sur la culpabilité qu’ils peuvent ressentir face aux exigences et aux responsabilités imposées par leur rôle d’aidant. L’activité Café-Rencontre quant à elle permet d’aborder des thématiques spécifiques au rôle d’aidant avec un invité. Nous avons été amusés d’apprendre l’existence des Café-Jasettes, activités au cours desquelles l’équipe de l’APAVB se déplace dans les diverses municipalités de la Vallée afin de favoriser la discussion entre aidants autour d’une crème glacée ou d’un bon café. Enfin, du soutien individuel est également offert afin de répondre aux besoins de certains proches aidants moins à l’aise de partager leur expérience en public. Le mariage de ces activités semble être un bon remède à l’isolement et à l’épuisement des proches aidants.

En plus des activités mentionnées, l’APAVB offre également du temps de répit aux proches aidants par le biais de plusieurs projets appuyés par des partenaires financiers. Par exemple, le projet financé par l’Appui Mauricie, À l’écoute de nos besoins a permis de financer 24h de répit au coût de 3$ l’heure, et ce pour 50 proches aidants d’aînés. Ce projet qui s’échelonne sur une période de 3 ans et permet également à l’association d’offrir annuellement 4 journées de ressourcement où plusieurs sujets préalablement ciblés par un comité de proches aidants sont abordés.

Le projet Détente entre Bonnes Mains, financé par la Fondation de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, permet quant à lui d’offrir 20h de répit gratuit aux proches aidants de personnes de tous les âges.

« Nos activités sont très variées et passent de l’organisation d’une cabane à sucre à de l’aide pour remplir des formulaires de crédits d’impôt. Pour les Café-Jasettes par exemple, ce sont des rencontres assez informelles. C’est plutôt un échange et un retour sur expériences entre proches aidants vivant des situations et des problématiques similaires ».

Proposer des ressources et utiliser des programmes développés par des chercheurs afin de changer la vie des proches aidants

Au-delà des activités proposées, l’APAVB met à disposition des ressources et de l’information afin d’aider les aidants. Via son centre de documentation, l’association prête des DVD, livres et autres documentations sur le sujet. L’organisme diffuse également plusieurs informations (programmation d’activités, suggestions de livres, annonces de nouveaux projets, etc.) dans l’Écho-Aidant, son journal mensuel. Enfin, plusieurs chroniques/sondages thématiques sont publiées sur le site web de l’association et sur ses médias sociaux (ex. : prévenir l’épuisement pour aider efficacement).
Afin de mieux accompagner les proches aidants, l’APAVB utilise aussi des ressources provenant de la recherche universitaire. C’est notamment le cas des programmes Devenir aidant ça s’apprend, Gestion du stress et Prendre soin de moi développés par la Chaire Desjardins en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille (sous la direction de Francine Ducharme). Parmi ces 3 outils, le programme Gestion du stress, permettant d’identifier des stresseurs et de travailler sur ces derniers, semble être le plus apprécié des proches aidants accompagnés à l’heure actuelle.

« Les différents programmes sont très intéressants. Ils donnent une uniformité et une certaine structure à mes intervenants qui n’ont pas tout le temps la même formation. En même temps, les aidants apprécient beaucoup les programmes, surtout le programme Gestion du stress. C’est celui que nous avons le plus animé et ceux qui y ont participé disent que ça a changé leur vie du tout au tout, car c’est très centré sur leurs besoins personnels. Ils ne voient pas tout le temps le global d’une situation. Un peu comme l’expression l’éléphant ça se mange, si on le coupe en tranches. C’est un peu la même idée. Quand on les rencontre, ça permet de focaliser sur ce qu’on a à faire et d’avoir un plan en commençant à travailler sur un stresseur en particulier. Quand le proche a travaillé sur un stresseur, il est ensuite capable de l’appliquer ailleurs dans d’autres sphères de sa vie».

Nous remercions Josée Gélinas pour cette belle découverte et lui souhaitons bonne chance dans la réussite de l’Association des personnes aidantes de la Vallée-de-la-Batiscan!

Plus d’informations
Pour plus d’information sur l’Association des Personnes Aidantes de la Vallée-de-la-Batiscan, découvrez leur site internet ici : http://www.aidantsvalleebatiscan.org/

Texte par Fanny Vadnais et Nicolas Pinget

Propos recueillis par Nicolas Pinget

Michel Cossette et la dimension analytique des ressources humaines

Michel Cossette et la dimension analytique des ressources humaines

Michel Cossette et la dimension analytique des ressources humainesMichel Cossette est professeur agrégé au département de la gestion des ressources humaines. Il est également chercheur au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO)

Expertises

Travail émotionnel, rétention du personnel, performance de service, santé psychologique et attitudes au travail.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Michel Cossette : Je m’intéresse à ce que l’on appelle l’analytique RH. En résumé, j’analyse comment les professionnels RH élaborent des indicateurs de performance et des tableaux de bord et j’examine les processus d’analyse des résultats, notamment en termes d’efficience, d’efficacité et d’impact des activités de ressources humaines sur la performance organisationnelle. Au niveau de la recherche scientifique, j’examine l’influence des pratiques RH et des caractéristiques individuelles sur la mobilisation des compétences relationnelles. Les caractéristiques individuelles sont des traits psychologiques, donc des façons d’être, propres à chaque personne, qui influence leur comportement avec les clients, mais aussi leur propre santé psychologique. J’étudie la manière dont ces compétences impactent la performance durable. Cette performance durable se caractérise par un meilleur service à la clientèle et une meilleure santé psychologique des employés au travail. L’employé est-il bien et heureux dans son travail ? J’analyse certains indicateurs comme la satisfaction, l’engagement et le niveau d’épuisement pour comprendre comment la gestion des ressources humaines peut contribuer à cette performance durable.

Les éléments mobilisateurs et les objectifs de performance varient selon l’organisation. La richesse de ce type de recherche vient d’un regard systémique sur les éléments susceptibles de susciter la mobilisation des compétences ainsi que ceux qui peuvent y nuire. L’analyse se base sur deux avis; celui de l’employé et de l’employeur. Le but est d’assurer l’objectivité des résultats et relever une véritable corrélation entre les compétences et la performance.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Michel Cossette : Le plus grand défi est de trouver des entreprises qui désirent participer à l’analyse. Ce type de recherche requiert beaucoup de ressources en matière de temps et de participants. L’analyse se fait en deux temps et nécessite environ une centaine d’employés d’une même entreprise. Ces deux critères peuvent représenter une contrainte importante pour certaines organisations. Il peut d’autre part s’avérer complexe de trouver des personnes désirant répondre à des questions en matière d’antécédents, autant organisationnels qu’individuels. Évaluer les compétences, les attitudes, la santé et la performance requiert beaucoup de mesures.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Michel Cossette : Mes études en ressources humaines et en psychologie teintent mes recherches. Mon penchant pour les ressources humaines se dénote par mon intérêt pour la performance organisationnelle. Mon attrait pour la psychologie se véhicule dans mes études sur la santé psychologique au travail.

Dans une société de service, la différenciation des entreprises passe par le service à la clientèle. Si l’on observe un souci marqué pour la performance, l’on observe également un important taux de roulement dans les entreprises de service. En effet, rationnellement, on recherche la performance et celle-ci peut être atteinte sans se soucier de la santé psychologique de ses employés. Je m’intéresse cependant à faire le pont entre la santé psychologique et la performance et à faire prendre conscience aux gestionnaires que les deux doivent aller ensemble.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Michel Cossette : Certaines pistes de recherches mériteraient d’être plus approfondies. Par exemple, l’impact de la qualité du climat de travail entre les activités de ressources humaines effectuées par les organisations, que ce soit par les superviseurs ou les professionnels de ressources humaines, sur la mobilisation des compétences pourrait être mieux documenté. Dit simplement, les études sur l’interaction entre l’environnement, les pratiques de gestion des ressources humaines et l’individu présentent énormément de résultats contradictoires. À mon avis, davantage de temps pourrait y être accordé.

Michel Cossette chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais.
Propos recueillis par Félix Vaillancourt.

Louis Jacques Filion sur l’entrepreneuriat

Louis Jacques Filion sur l’entrepreneuriat

Louis Jacques Filion sur l’entrepreneuriatLouis Jacques Filion est professeur honoraire au Département d’entrepreneuriat et innovation à HEC Montréal. Il a été pendant plus de 20 ans titulaire de la Chaire d’entrepreneuriat Roger-J.-A.-Bombardier à cette institution

Expertises

Entrepreneuriat, intrapreneuriat, création d’entreprise & innovation.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Louis Jacques Filion : Actuellement, de nombreuses entreprises québécoises font partie du 6% des entreprises des pays de l’OCDE connaissant une croissance. Face à cette progression et à l’implantation du programme sur les gazelles par le gouvernement du Québec, plusieurs questionnements sur le développement et la gestion de la croissance dans les organisations ont été suscités. La hausse du nombre de pays dotés de programmes axés sur la croissance organisationnelle m’a permis de constater les lacunes sur le sujet dans le contenu des cours d’entrepreneuriat. À cet effet, j’ai rédigé des ouvrages comprenant des études de cas et des textes conceptuels afin de mieux former les étudiants à la croissance en entreprise. Mentionnons, entre autres : Croissance et soutiens à la croissance d’entreprise (2015), La croissance d’entreprise : vision, agilité et doigté (2015), Entreprendre et savoir s’entourer (2017).

Par ailleurs, l’innovation occupe de nos jours une place importante au niveau des intérêts des étudiants et des organisations. J’ai donc développé une série de livres sur l’intrapreneuriat, soit la conception ainsi que la mise en œuvre en interne de l’innovation. Mentionnons : Oser intraprendre : ces champions qui font progresser les organisations et les sociétés : douze modèles exemplaires (2012) ainsi qu’Innover au féminin/savoir se dépasser (2013), qui présente de nombreuses femmes fortement impliquées dans le processus d’innovation. Ce livre comprend une série de cas et des textes détaillant les manières d’initier et de gérer l’innovation dans les organisations.  Celui sur Intrapreneuriat : s’initier aux pratiques innovantes (2016) réalisé encore une fois en collaboration avec plusieurs coauteurs dont Mircea-Gabriel Chirita, présente des études de cas mais aussi une synthèse des recherches sur le sujet.

Mon approche est axée sur la pratique et l’essentiel de mes recherches s’effectue sur le terrain, par des entretiens avec des entrepreneurs et des intrapreneurs. Le but de mes recherches consiste à structurer de nouveaux cours. Mes livres, composés d’études de cas, servent à initier les étudiants à l’innovation et à l’entrepreneuriat, car selon moi, rien n’est plus puissant à l’apprentissage que l’utilisation d’exemples. Ces études de cas sont construites en tenant compte de l’état des connaissances sur les sujets concernés.

Mon prochain livre qui sera lancé en septembre 2017 aborde la relation entre les créateurs et les entrepreneurs dans le processus d’innovation dans les industries culturelles et créatives: Artistes, créateurs et entrepreneurs (2017).

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Louis Jacques Filion : De nos jours, l’intérêt grandissant pour l’innovation et l’entrepreneuriat mène à une progression rapide du nombre d’outils disponibles sur le sujet. Le défi est d’intégrer les résultats de recherches dans les programmes scolaires. Les milieux de travail évoluent de plus en plus rapidement, en particulier les milieux péemmistes, et il importe que l’enseignement suive la cadence.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Louis Jacques Filion : Ayant grandi dans une famille possédant plusieurs PME, j’ai toujours désiré devenir entrepreneur et travailler dans le monde des affaires. À l’époque, aucun programme d’entrepreneuriat n’existait, mais au début des années 1980, j’ai participé à l’introduction du premier programme en entrepreneuriat au Québec et au Canada à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). J’œuvre dans le domaine depuis maintenant près de 40 ans. J’ai à mon actif de nombreux livres et j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec une multitude d’entrepreneurs chevronnés tels que Paul Fireman qui a fait de Reebok une multinationale, Jean Coutu, Rémi Marcoux  (Transcontinental), Alain Bouchard (Alimentation Couche-Tard), Luc Maurice, Lise Watier et de nombreux autres. J’ai réalisé plus de 1 000 entrevues avec des entrepreneurs répartis sur les cinq continents et produit plus de 200 études de cas.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Louis Jacques Filion : En entrepreneuriat, on doit réfléchir à ce que l’on veut devenir et à ce qu’on compte faire pour pouvoir s’y rendre graduellement. Il faut y aller petit à petit.

L’enseignement traditionnel reflète souvent une certaine culture de conformité. En entrepreneuriat, il faut promouvoir l’initiative. L’entrepreneur est une personne qui passe beaucoup de temps à définir ex nihilo. Pour l’étudiant, il ne s’agit pas que d’assimiler des savoirs. Il importe d’apprendre à réfléchir sur des savoirs être, des savoirs devenir, des savoirs définir, des savoirs passer à l’action et des savoirs faire.

L’entrepreneuriat peut s’enseigner de nombreuses façons. Je privilégie un mélange d’approches pédagogiques qui comprend des études de cas, des travaux réflexifs et des exercices interactifs. L’interaction entre l’enseignant et l’étudiant est essentielle, car elle permet de sortir l’étudiant de la passivité dans le processus apprenant.  Le médium est le message a écrit Marshall McLuhan.  Lors de l’apprentissage de l’entreprenariat, les exemples ainsi que les modèles d’entrepreneurs sont inspirants. Bon nombre de cours d’entrepreneuriat à HEC Montréal misent sur le contact en classe entre l’étudiant et l’entrepreneur. L’entrepreneuriat est à la fois un phénomène individuel et collectif, d’où l’importance du mentorat. En effet, 80% des entreprises nord-américaines sont fondées par des équipes. Les entrepreneurs se distinguent par leur créativité et leur capacité à bien s’utiliser ainsi qu’à bien utiliser des ressources présentes dans leur écosystème. Le mentor joue un rôle crucial, car son expérience permet de baliser cette créativité.

L’entrepreneuriat, c’est la prise de conscience de soi suivie de l’échange avec les autres.  Au cours de cet apprentissage, il faut viser la mise en valeur de ses propres différences et apprendre à savoir les exprimer.

Louis Jacques Filion chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais
Propos recueillis par Félix Vaillancourt

Louise Lévesque et les soins à la personne âgée et à la famille

Louise Lévesque et les soins à la personne âgée et à la famille

louise levesquesLouise Lévesque est chercheure au Centre de recherche de l’Institut Universitaire de Gériatrie de Montréal. Elle est également professeure émérite à la faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal. Elle fut la première titulaire de la Chaire de recherche en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille, maintenant la Chaire Desjardins.

Expertise

Pratiques professionnelles d’intégration des services en gérontologie.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Louise Lévesque : J’ai commencé à travailler en soins infirmiers dans les années 1980, plus spécifiquement en gériatrie et en gérontologie. Au Québec, l’on prévoyait déjà le vieillissement de la population, mais les recherches étaient très peu avancées sur le sujet.

Mes premières recherches ont porté sur l’implantation d’un modèle pour améliorer les soins infirmiers en milieu institutionnel (en CHSLD). Il fallait  évaluer ce modèle, mais nous n’avions, à l’époque, que très peu d’outils correspondant à notre culture. J’ai donc développé trois instruments de mesure permettant d’évaluer les effets de l’implantation de ce modèle. Mes outils étaient développés autour de l’évaluation de l’autonomie dans les activités quotidiennes, de l’échelle de morale et du fonctionnement social des résidents en milieu institutionnel. C’est un modèle holistique, qui prend surtout en considération les besoins psychologiques des patients en milieu institutionnel. Bien que la situation se soit améliorée, les CHSLD étaient des milieux assez difficiles au milieu des années 1980. En plus des maladies chroniques, énormément de facteurs avaient et ont toujours un impact important sur le plan psychologique et émotionnel. Les malades en CHSLD souffrent de maladies chroniques et leur condition est à toute fin contrôlée. Dans un milieu institutionnel, les infirmiers ont un rôle de soutien auprès des patients, mais ont également un rôle clé de soutien auprès des familles et des proches aidants. Le côté psychologique a une place prépondérante dans la prestation de soins de santé en CHSLD.

Ensuite, j’ai dirigé mes travaux de recherche vers le soutien offert aux proches aidants. Nous avons analysé leur état de santé et les facteurs faisant en sorte qu’ils deviennent vulnérables. Nous avons ensuite étudié les facteurs sur lesquels les infirmiers peuvent intervenir. Ces aidants ont besoin de soutien psychologique et de mise à niveau en matière de compétences. J’ai donc par la suite développé un programme de groupe de 15 semaines « Apprendre à être mieux… et à mieux aider » qui s’adresse aux proches aidants de personnes atteintes d’Alzheimer. C’était une étude d’envergure, réalisée par de nombreux chercheurs de plusieurs universités québécoises. Les résultats étaient assez intéressants et ils ont par la suite fait l’objet de publications.

À ma retraite, j’ai travaillé avec Francine Ducharme sur ses différents programmes et j’ai ensuite mis sur pied la chaire de recherche en soins infirmiers aujourd’hui appelée la chaire Desjardins.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Louise Lévesque : Trouver les sujets de recherches, constituer un échantillonnage et financer les projets peuvent être assez complexe, mais le réel défi est d’incorporer les résultats de recherches dans les milieux. Le but de ces recherches est de faire en sorte que les pratiques infirmières s’appuient sur des données probantes  afin d’améliorer les soins offerts. Il est primordial de trouver des moyens pour amener les milieux à prendre part aux programmes. Tous nos outils sont d’ailleurs mis à la disposition des CHSLD, mais on observe tout de même que le soutien aux familles aidantes se fait rare. Il y a encore beaucoup de progrès à faire.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Louise Lévesque : Je pense qu’il faudrait favoriser la recherche sur les soins de santé en eux-mêmes. Il y a un réel besoin en développement de connaissances, surtout au sujet des soins à offrir aux résidents ayant des problèmes de santé complexes, comme des problèmes de comportement. Je pense notamment aux cris et à l’errance chez les personnes Alzheimer.

Louise Lévesque chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais
Propos recueillis par Félix Vaillancourt

Yves Couturier sur l’adaptation du système de santé face au vieillissement de population

Yves Couturier sur l’adaptation du système de santé face au vieillissement de population

Yves Couturier sur l’adaptation du système de santé face au vieillissement de populationYves Couturier est professeur à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les pratiques professionnelles d’intégration de services en gérontologie et a un doctorat en sciences humaines appliquées de l’Université de Montréal

Expertise

Pratiques professionnelles d’intégration des services en gérontologie

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Yves Couturier : Le Canada connaît une évolution démographique très importante, la société québécoise est actuellement l’une des plus sujettes au vieillissement de population. Ce changement démographique requiert une révision des méthodes de prestation des services de santés et de services sociaux. Ces services étaient autrefois destinés à une population, qui lorsque malade, mourrait subitement. Aujourd’hui, la réalité changeante se définit par une population qui souffre et décède majoritairement de maladies chroniques.  Ma mission est de développer de bonnes manières pour mieux organiser les services, dans un contexte d’émergence de maladies chroniques. Il s’agit d’améliorer les façons de travailler avec des personnes âgées demeurant à domicile. Le but est d’éviter, autant que possible, les CHSLD et les hôpitaux. Ces structures sont coûteuses et peuvent s’avérer dangereuses pour les aînés. Une personne âgée en CHSLD, alitée, est moins active qu’à domicile. Elle n’est pas mobilisée quotidiennement et cours le risque de développer des maladies nosocomiales, soit des maladies contractées dans un établissement de santé. Il n’est pas rare que le système de santé actuel contribue involontairement à la perte d’autonomie. Il arrive qu’une personne continente à son entrée en CHSLD devienne incontinente au bout de quelques mois. Le travail des employés n’est pas à blâmer, c’est plutôt signe que la réponse aux besoins offerte en établissement de santé n’est pas la mieux adaptée.

J’œuvre actuellement en France à la formation de gestionnaires de cas. Ces professionnels coordonnent les services dédiés aux personnes ayant des problèmes de santé complexes. Cette coordination requiert une étroite collaboration entre les infirmières, l’aide sociale, les médecins, mais aussi les proches aidants. Je travaille à suivre l’implantation de cette coordination en France et au Québec. Par ailleurs, je m’adonne à la documentation de la mise en œuvre d’un plan gouvernemental pour les maladies de type Alzheimer. Pour en retirer des leçons, je suis les répercussions de ce plan implanté depuis près de 2 ans et demi dans 19 projets pilotes au Québec. Faute de détenir une réelle solution curative à la maladie d’Alzheimer, le plan a pour mission de prendre en charge, avec le malade et ses proches, l’ensemble des effets de la maladie sur sa vie quotidienne. Ce plan Alzheimer est par ailleurs sur le point d’être étendu dans le réseau de la santé.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Yves Couturier : Le plus grand défi est la lenteur de l’évolution du système de santé. La résistance et le manque de proactivité de L’État ralentit le passage de l’idée prometteuse à la pratique concrète. Le manque de moyens, de formation et d’accompagnement mine le changement.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Yves Couturier : Ma thèse de doctorat m’a permis d’être exposé à des pratiques de professionnels de la santé travaillant dans le contexte du vieillissement. Bien qu’intéressantes, ces pratiques étaient mal documentées, car la plupart des jeunes chercheurs s’intéressent peu au vieillissement. Je m’y suis alors attardé.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Yves Couturier : Il est aisé de prédire de bonnes perspectives d’emplois, car les besoins sont là. Les années à venir prédisent des besoins grandissants impliquant que plus de la moitié des jeunes professionnels de la santé travailleront pour cette clientèle vieillissante. D’autre part, cette clientèle complexe offre des défis cliniques plus importants et représente de vrais défis scientifiques et professionnels. Les problèmes sont complexes, car ils relèvent souvent de plusieurs conditions qui interagissent. Cette complexité et cette multiplicité des dimensions, selon moi, devraient être source d’intéressement pour de futurs professionnels de la santé.

Yves Couturier chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais
Propos recueillis par Félix Vaillancourt

Serge Poisson-de Haro et les enjeux stratégiques des organisations artistiques

Serge Poisson-de Haro et les enjeux stratégiques des organisations artistiques

serge poisson de haro

Serge Poisson-de Haro est professeur agrégé au département du management à HEC Montréal. 

Expertises

Stratégie, capacités dynamiques, gestion des arts, organisation et environnement naturel, gestion des organisations artistiques.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Serge Poisson-de Haro : Premièrement, ce qui m’intéresse ce sont les enjeux de gestion et les enjeux stratégiques des organisations artistiques. Je suis professeur de stratégie et j’étudie depuis plusieurs années les organisations artistiques montréalaises, telles que le Musée des beaux-arts de Montréal, le Musée d’Art Contemporain, l’Opéra de Montréal, l’Orchestre Symphonique de Montréal, l’Orchestre Métropolitain, le Festival Montréal en lumière et les cirques tels le Cirque Éloize, le Festival Montréal Complètement Cirque, etc. En tant que professeur de stratégie, j’analyse leurs divers enjeux et je tente d’appliquer des modèles d’analyse stratégique classique pour conduire des analyses de leurs contextes, interne comme externe. La théorie des ressources en est un. À l’interne, j’analyse les ressources et les compétences dont dispose la compagnie pour évaluer celles qui permettraient de développer un avantage concurrentiel. Également, le concept de modèle d’affaire, une littérature stratégique émergente depuis plusieurs années, permet de définir sa proposition de valeur et comment s’organiser à l’interne pour livrer le service au client cible. Le tout requiert de bien comprendre le positionnement stratégique d’une organisation au sein de son environnement externe, tant concurrentiel qu’au sens plus large. Ce sont tous ces éléments que je tente de prendre en considération dans une analyse stratégique.

Deuxièmement, j’aime beaucoup la pédagogie et les méthodes expérientielles pour enseigner la gestion stratégique. Je favorise méthode des cas ou encore l’utilisation de simulation informatique répliquant les dynamiques concurrentielles au sein d’un secteur donné. 90% de mon enseignement est expérientiel. Je fais très peu de cours magistraux, car je préfère lorsque l’étudiant est acteur de la situation et des analyses à faire pour trouver les solutions aux enjeux de gestion. Une partie de ma recherche est d’ailleurs dédiée à la pédagogie.

C’est par le biais de la pédagogie que je me suis penché sur l’analyse stratégique des organisations culturelles. Cela correspondait à ma volonté de comprendre les spécificités du tissu culturel à Montréal à mon arrivée dans la métropole. C’est la rédaction de cas sur des organisations locales de renom qui m’a mené à lancer le projet de recherche : « Les Enjeux de gestion au XXIème siècle ». Cette recherche m’a permis, par exemple, de largement analyser les enjeux de gestion vécus par le Musée des beaux-arts de Montréal. J’ai relevé comment, par un meilleur ancrage local, le musée a pu rayonner à l’international. De par ses stratégies, ses choix de mieux s’ancrer localement, de s’appuyer sur des compétences locales et de créer des expositions temporaires qui ensuite voyagent à travers le monde, le MBAM est devenu le premier musée au Canada, avec plus d’un million de visiteurs par année. Une exposition comme celle de Jean-Paul Gauthier, entièrement créé au Québec avec des compétences locales, fait actuellement le tour du monde et favorise le rayonnement international du musée. C’est important localement pour encourager la communauté montréalaise de soutenir son musée pour assurer son succès ici et ailleurs.

Finalement, on peut dire que le nerf de la guerre, comme pour toute organisation, c’est d’assurer l’équilibre financier tout en étant fidèle à sa mission. Les enjeux des organisations artistiques se situent grandement au niveau du financement. On parle généralement d’organisation sans but lucratif. Ces organisations sont davantage financées par des fonds publics (trois paliers de gouvernement), des donateurs privés, des commandites mais aussi par la capacité de l’organisation à générer des revenus autonomes comme les recettes de billetterie. L’équilibre financier est certainement un des enjeux majeurs des organisations artistiques et celui-ci passe par la fidélisation et le renouvellement du public. L’objectif est de renouveler l’offre et ainsi attirer une nouvelle clientèle, tout en restant fidèle à la ligne directrice artistique. L’optimisation organisationnelle de chaque dollar dépensé est centrale. L’objectif est d’être en mesure de faire plus avec moins. Dans les organisations artistiques, on est loin de la quête de profit, on aspire avant tout à faire vivre la mission artistique. Par ailleurs, il est important de changer la perception commune du grand public, à savoir que la culture se doit d’être gratuite. Cette perception est grandement alimentée par les nombreux festivals culturels gratuits, mais cette même perception distancie le grand public des enjeux de financements vécus par les organisations artistiques.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Serge Poisson-de Haro : Le défi est d’innover et d’être ancré dans les défis quotidiens de ces organisations. Comment les outils développés dans le milieu des affaires peuvent-ils être pertinents au secteur des arts, comment adapter l’existant? L’enjeu est aussi de trouver quelque chose de nouveau en termes de gestion, qui serait issu de la complexité du secteur des arts. On pourrait exporter certaines pratiques vers le monde de l’entreprise, pour que celui-ci puisse apprendre du secteur des arts. Le défi est de faire une sorte de boucle entre les deux. Comme l’équation financière des organisations artistiques est particulière, elle implique une gestion plus complexe avec les parties prenantes. Ces organisations doivent aller chercher des dons, des subventions gouvernementales et gérer les attentes d’un plus grand nombre de parties prenantes, comparativement à la plupart des entreprises qui se soucient prioritairement des attentes des clients et des actionnaires. Les entreprises peuvent apprendre à mieux s’intégrer dans leurs communautés en observant ce que font les organisations artistiques. La polyvalence, la capacité à faire plus avec moins et cette gestion complexe des parties prenantes sont les connaissances clés en gestion des organisations artistiques. Et elles sont valides pour des organisations autres qu’artistiques.

Je me dis souvent que ce qui différencie probablement le secteur des arts du monde de l’entreprise, c’est qu’il donne avant tout des émotions. Beaucoup d’entreprises ont du mal à trouver le sens de l’émotion spontanée. Je crois que les rêves véhiculés par l’art sont ce qui nous rend humains. Ce sont ces souvenirs qui nous restent et nous rendent heureux, beaucoup plus que nos possessions matérielles qui se périment par obsolescence programmée. Je crois qu’il est important que ces organisations qui donnent des émotions restent pérennes, car elles créent des instants de vie dont on se souvient longtemps. Elles permettent même parfois de transcender le quotidien.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Serge Poisson-de Haro : L’intégration du développement durable comme source d’avantage concurrentiel pour les compagnies fut ma thèse universitaire. C’est un peu une thèse pour « sauver le monde ou rendre le monde meilleur » en voulant encourager les entreprises à contribuer au système économique tout en ayant un impact social et environnemental positif. C’est ce côté un peu idéaliste que j’ai, mais aussi par intérêt personnel que je me suis tourné vers le milieu artistique. Un monde sans artistes serait triste, mais ceux-ci ont généralement besoin de renforcer leurs compétences de gestion. C’est cet aspect qui a en quelque sorte démarré mon intérêt pour les organisations artistiques. Étant un Canadien adoptif (d’origine française), cette passion pour les arts, mon penchant pour la stratégie en général et pour les stratégies des organisations artistiques en particulier m’ont, en quelque sorte, permis d’apprendre et de mieux m’intégrer à l’écosystème montréalais, notamment culturel.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Serge Poisson-de Haro : Il est important d’écouter les praticiens et de comprendre leurs difficultés quotidiennes. Il faut se mettre au service de leurs problèmes très concrets avec une rationalité et une rigueur académique, pour tenter de trouver une interprétation possible à ce qui se passe et éventuellement trouver des solutions. Il faut démarrer sur le terrain, connaitre les théories et qu’elles soient au service de l’explication du sujet observé. C’est grâce au lien entre ces théories académiques et les situations concrètes qu’émergent souvent des solutions durables. Il est important de rester collé à la réalité tout en prenant du recul pour l’analyse. C’est en faisant des ponts entre l’observation et la théorie qu’on peut créer de nouvelles théories et de nouvelles solutions.

Serge Poisson-de Haro chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais.
Propos recueillis par Félix Vaillancourt.

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