Valéry Ridde, le défi de l'équité en santé publique mondiale et la distribution des ressources

Valéry Ridde

Valéry Ridde est professeur agrégé au Département de médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal. Il est également chercheur à l’Université de l’Institut de Recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (IRSPUM). Enfin, il est titulaire d’une chaire en santé publique appliquée IRSC / ASPC à travers laquelle il applique son expérience multidisciplinaire pour mener à bien un projet sur la mise en œuvre des interventions de santé communautaires à travers le monde, afin de les rendre plus efficaces et équitables. 

Expertises

Évaluation de programmes, promotion de la santé, approches communautaires en santé, équité en santé, mise en œuvre de politiques de santé et organisation et le financement des systèmes de santé.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec vos recherches?

Valéry Ridde : Mes recherches se concentrent sur les défis majeurs d’équité en matière de distribution des ressources dans le contexte de la santé mondiale.  Le besoin prioritaire sur lequel je travaille depuis longtemps est celui de l’accès aux soins de santé des populations les plus vulnérables. Ces recherches s’effectuent évidemment en Afrique, mais également au Canada, où l’on parle généralement d’immigrants à statuts précaires, sans assurance maladie. Ces derniers éprouvent des difficultés à se soigner. Je travaille à déterminer comment mettre en place de manière optimisée des interventions efficaces et équitables pour que l’accès aux soins de ces populations vulnérables soit facilité. J’essaie également d’étudier les enjeux liés à la mise en œuvre de ces interventions. Je trouve que dans le domaine de la recherche, on s’attarde davantage à l’efficacité, mais peu à la mise en œuvre, qui est pourtant essentielle afin de comprendre et d’évaluer l’efficacité d’une intervention.

Par ailleurs,  je m’intéresse aux moyens pour rendre les résultats de recherches utiles, et utilisables facilement par les décideurs et les intervenants. À cette fin, je cherche à déterminer quelles sont les démarches qui peuvent favoriser l’utilisation des connaissances par une meilleure application de ces dernières.

Quels sont les défis dans votre champ de recherche?

Valéry Ridde : Comme pour beaucoup de chercheurs, le défi numéro un est de trouver du financement. C’est un défi qui est d’autant plus important dans le domaine de la recherche en santé mondiale, car elle est encore peu reconnue et financée au Canada. Il  y a en effet une véritable orientation des ressources vers des recherches concernant des enjeux biomédicaux et ce, au détriment des recherches importantes dans le domaine des sciences sociales et des interventions. De même, de nombreuses organisations financent des actions et interventions favorisant l’accès aux soins, mais très peu financent la recherche. Pourtant, il y a encore un besoin important de développer de la recherche sur ces interventions ! On donne des millions à certains projets, mais des miettes pour essayer de comprendre les mécanismes et déterminer les pistes d’amélioration des interventions. Pour certaines organisations, d’un point de vue de justification et de visibilité des activités, donner des millions pour montrer que l’on cherche à « changer les choses » a plus de sens que d’essayer de les comprendre et d’en mesurer l’impact. L’un des défis dans les interventions d’aide au développement est le discours normatif tenu par les intervenants sur leurs actions. En effet, certains ont tendance à glorifier leurs initiatives et pensent qu’elles sont « formidables et qu’elles sauvent la vie des gens » alors que la situation est souvent bien plus complexe.  Le défi est de voir derrière ces discours normatifs afin de découvrir la réalité sur le terrain. Par exemple, nous avons passé une année avec des chercheurs à analyser un projet et nous sommes parvenus à démontrer son inutilité dans un pays d’Afrique. Malgré les millions investis dans ce dernier pendant 10 ans, la seule réponse reçue a été : « Et bien nous allons le continuer ».

Bien sûr, la recherche présente tout de même un défi de pertinence et d’utilité. Je parle tout d’abord de pertinence scientifique, soit de créer de nouvelles connaissances. Mais je parle aussi et surtout de pertinence sociale, c’est-à-dire de créer des connaissances qui seront utiles pour les décideurs et les intervenants, et non simplement pour permettre à des chercheurs de publier des articles.

En outre, en travaillant à l’international, j’ai le défi de créer des alliances de recherches avec des collègues du monde entier, et de les maintenir malgré les enjeux à long terme de confiance et de respect mutuel. Ces alliances sont essentielles à la recherche exercée à l’étranger.

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

Valéry Ridde : J’ai longtemps travaillé pour des organisations non gouvernementales internationales en Afrique et au Moyen-Orient. J’ai beaucoup travaillé en intervention et je mettais en place des projets qui touchaient notamment à l’accès aux soins. Après plusieurs années, j’ai pris conscience qu’il manquait une dimension de recherche et d’utilisation des connaissances pour pouvoir développer de meilleures interventions. Mon expérience en intervention fait en sorte qu’aujourd’hui, mes recherches sont très appliquées et très proches du terrain. C’est ainsi que je me suis intéressé à ce type de sujet.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Valéry Ridde : Je lui dirais de bien réfléchir. On forme beaucoup de jeunes chercheurs et de doctorants. Mais, malheureusement, il y a peu de places dans les universités et dans les centres de recherches. Le milieu devient très compétitif.  Il faut savoir si l’on veut vraiment faire de la recherche et si cela nous passionne réellement. Il faut par ailleurs déterminer si l’on est prêt à payer le prix social d’une carrière en recherche, sachant qu’il reste peu de candidats à la fin. Toutefois, si l’on est prêt, il faut alors persévérer et miser sur la création d’alliances avec des collègues et intervenants sur le terrain. Il faut également réfléchir à la pertinence sociale de ce que l’on fait. Dans ce domaine, la recherche doit être utile, mais aussi permettre au chercheur de demeurer pertinent dans le domaine universitaire. Pour demeurer dans ce milieu, il faut être être stratégique en jouant sur ces deux tableaux.

Dans cette optique, la Chaire en Recherches Appliquées Interventionnelles en Santé Mondiale et Équité (Chaire REALISME), dont je suis le titulaire, appuie la relève scientifique en offrant des bourses, organisant des interventions et des implications dans l’action de recherche. C’est une implication importante, car le financement et l’aide aux étudiants sont difficiles à obtenir. La Chaire permet également de tester des outils de transfert des connaissances plutôt innovants. Nous tentons avec des collègues de développer des interventions de terrain qui visent à améliorer l’utilisation de la recherche, mais aussi des outils innovants sur internet, des caricatures, des films, des infographies, des processus sur les médias sociaux, etc. Nous essayons d’innover sur la manière de partager les résultats de recherches et ne pas se limiter à simplement publier un article scientifique. La Chaire est un peu une espèce d’incubateur autour duquel plein de gens gravitent, c’est très intéressant.

Voir les outils de la Chaire REALISME diffusés sur eValorix.

Valéry Ridde chez eValorix

Texte par Fanny Vadnais

Propos recueillis par Nicolas Pinget

Lucie Richard et les pratiques professionnelles en santé publique

lucie-richardLucie Richard, Ph.D. est professeure titulaire à la Faculté des sciences infirmières et directrice de l’Institut de Recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (IRSPUM) où elle détient également un poste de chercheure régulière.

Expertises

Prévention de la santé, promotion de la santé, approche écologique en santé publique, analyse étiologique, évaluation d’interventions spécifiques.

À quel besoin souhaitez-vous répondre avec votre recherche?

Lucie Richard : Je tente d’aider les praticiens à renouveler leurs pratiques et aider les chercheurs qui font de la recherche sur le renouvellement des pratiques. Il y a beaucoup de mouvement en santé publique depuis une trentaine d’années : des nouveaux modèles d’analyse et d’action, des réorganisations successives des services, etc. C’est important de soutenir les praticiens dans ces nombreuses transitions. Par exemple, il n’y a pas si longtemps encore, la santé publique fonctionnait dans une logique très éducative; en éduquant les gens, en leur donnant de l’information sur quoi faire pour améliorer leur santé, on croyait avoir la clé pour les guider vers les changements souhaités en matière  de comportements. La santé publique a évolué vers de nouvelles perspectives, vers de nouveaux modèles pour guider la réflexion et l’action. Sans omettre l’action sur les comportements, ces nouveaux outils encouragent les praticiens à développer des interventions qui visent à modifier les environnements dans lesquels les personnes vivent, à agir sur ces déterminants sociaux.

Par exemple pour réduire le tabagisme, on sait maintenant  qu’un  travail exclusif sur les connaissances, les attitudes et le comportement des individus ne fonctionne pas. Les gains populationnels majeurs dans ce domaine sont survenus suite à des interventions  modifiant des déterminants clés du tabagisme : la taxation, l’aménagement d’aires sans fumée, la publicité, etc.  Bref, la santé publique et la promotion de la  santé mettent de l’avant  un travail sur une diversité de déterminants de la santé et pas seulement ceux propres au comportement individuel.

Au fond, quand on s’arrête et qu’on y pense, on comprend que les conditions dans lesquelles les gens vivent sont souvent celles qui les rendent malades.

En remontant à la source, en modifiant ces facteurs on peut faire des gains au niveau de la santé des populations. Si on ne s’attaque pas à ces facteurs, nous restons cantonnés dans une logique où on soigne des gens malades. Il faut continuer à le faire, je ne dis pas qu’il faut fermer les hôpitaux! Mon agenda de recherche est sur la prévention et la promotion de la santé. La promotion c’est mettre en place des conditions qui vont garder les gens en santé.

Un de mes axes de recherche a trait au rôle des praticiens dans le contexte de l’émergence de ces nouvelles pratiques. Dans les organisations locales de santé publique, le discours du nouveau mouvement de santé publique est arrivé il y a plus de 20 ans, mais avant qu’il percole dans les pratiques, ça prend du temps. Les praticiens nous disent manquer d’outils ou de formation pour travailler à modifier les environnements. On vise à mettre sur pied des ateliers et des formations, c’est notamment un des objectifs du guide déposé  sur eValorix. À ce stade-ci, il faut mentionner que le guide sert surtout à des fins des recherches. Par exemple, des équipes l’utilisent afin de documenter l’intégration de nouvelles approches au sein des programmes. À plus long terme, notre souhait est que le guide soit utile aux praticiens visant un travail sur  les environnements, les déterminants sociaux.

Dans le cadre de mon projet de recherche actuel, je suis en train de mettre sur pied des interventions de développement professionnel destinées aux professionnels des CISSS et CIUSSS afin de les accompagner pour qu’ils puissent améliorer leurs pratiques, travailler sur plusieurs déterminants de la santé et sur l’environnement.

Quels sont les principaux défis dans votre champ de recherche?

Lucie Richard : J’en vois deux. Premièrement, trouver des façons d’appliquer les connaissances dans les milieux de pratiques. Les praticiens sont souvent débordés et les chercheurs pas toujours à même d’offrir des opportunités porteuses en terme de développement professionnel. Il faut trouver les bonnes modalités pour mieux soutenir l’implantation d’approches  innovantes, telles celles s’appuyant sur une approche écologique.

Deuxièmement, quand on fait des coupes en santé, c’est souvent la prévention qui écope. C’est ce qui est moins visible.

La prévention quand on a du succès, ça ne fait pas de bruit.

Si on réduit les dommages des accidents routiers – parce que les gens portent leur ceinture, parce que les voitures sont mieux conçues, parce qu’on a travaillé sur les tracés des routes, grâce aux campagnes de prévention de l’alcool au volant – cela réduit l’incidence des accidents, mais ça ne fait pas la manchette.

Quand on coupe dans la prévention, il n’y a personne qui crie.

Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet?

Lucie Richard : Ma formation de base est en psychologie. C’est beaucoup par le biais de la psychologie communautaire, des cours au niveau du baccalauréat qui ouvraient nos horizons sur les questions d’amélioration des conditions de vie. J’ai eu une première expérience de travail dans les milieux de santé communautaire. J’ai trouvé que c’était un bon champ d’application pour les connaissances en psychologie que j’avais acquises. J’ai découvert que c’est un univers fascinant.

Le Canada est un leader au sein du mouvement de la nouvelle santé publique et de la promotion de la santé.

Je suis entrée en santé publique au moment de l’introduction de ce nouveau discours. Ça m’intriguait, je trouvais ça impressionnant, mais je me demandais comment nous allions implanter ça dans la pratique.

Que diriez-vous à quelqu’un qui débute dans votre domaine?

Lucie Richard : C’est un domaine captivant, nous sommes à la croisée de plusieurs disciplines. Par exemple, dans le cas de la sécurité routière, la santé publique collabore avec des ingénieurs, des urbanistes, des psychologues, des communicateurs, etc. Il y a là un champ d’applications formidable quand on travaille sur des problèmes sociaux.

C’est extrêmement stimulant et difficile également. Nous travaillons en interdisciplinarité, il faut apprivoiser le vocabulaire et l’approche de l’autre. Ce qui nous intéresse en santé publique, ça appelle forcément à la collaboration de plusieurs disciplines. Et le potentiel d’impact est immense.

Lucie Richard chez eValorix

Propos recueillis par Félix Vaillancourt.